Les Flèches de France « vintage » : Brest – Paris

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Le cycle des Flèches de France « vintage »,
épisode 20.

 

le vélo pour revenir de Brest :Daniel Salmon (1987)
nombre de vitesses :2 x 5
développement maximum :7,90m (52/14)
développement minimum :3,40m (38/24)
poids du vélo :10,7kg
dénivelé du parcours :690m/100km

 

 

Dans le TGV les heures passent, impatientes, pour se rendre à Brest. Dernier parcours. Envie de terminer ce cycle des Flèches de France réalisé avec un vélo ancien… à chaque fois différent ! Ce Daniel Salmon de 1987 – construit pas très loin, dans les Côtes d’Armor – est le régional de l’étape. Pas le plus âgé de tous, au contraire, ce p’tit jeunot donne un sacré coup de vieux au Gérard de 1915 que j’ai pris la dernière fois pour revenir de Nantes. Fin d’après-midi nébuleuse – en songes comme en météo – et me voilà sur le départ, recraché laborieusement du train. Même si le parcours n’est pas trop original après avoir participé à cinq Paris-Brest-Paris, le ressenti ne sera pas forcément le même ici.

 

La lente évasion de Brest se déroule sous un petit crachin qui ne mouille pas trop, mais frais et agaçant, il colle bien aux lunettes. Une odeur de varech assaille les narines quand se dévoile furtivement la mer, grise sous le mauvais temps, puis arrive le pont Albert Loupe, repère bien connu des participants du Paris-Brest-Paris. La bruine se ralentit après le passage de la rade. Curieuse impression. Dès le départ, la sensation d’être déjà sur le retour, comme lors d’un PBP, sauf que là, la moitié n’est pas faite, au contraire, ça vient juste de commencer ! Très peu de trafic après avoir quitté l’agglomération brestoise, début de soirée calme. Première étape légèrement bosselée, trois fois rien, pour s’habituer en douceur à ce qui va suivre. En attendant, Daoulas apparaît comme une jolie petite ville. La mer n’est pas très loin, suggérée dans le soir au bout de l’estuaire herbeux, et il est temps de s’en écarter en repartant vers l’intérieur des terres.

Le crachin reprend vite, joue avec le crépuscule, fait briller la route puis disparaît. Après les quelques buttes de la première étape, celle-ci commence tranquille. La côte en direction du Roc’h Trévézel se fait attendre après Sizun, puis s’élève lentement par paliers sous le crachin qui a repris… une fois de plus ! Complètement invisible jusque-là, l’antenne de l’émetteur du Trédudon surgit subitement au détour d’un virage, son sommet enfouit dans les nuages bas. Après cette montée facile, il n’y a plus qu’à se laisser glisser dans la descente qui s’épuise à l’approche de Plounéour-Ménez. La nuit naissante est déjà opaque, sans lune. De nouveau quelques petites gouttes se remettent à tomber, toujours rien de trop grave ; la Bretagne, quoi. Les villages sont plongés dans la pénombre, Le Cloître-Saint-Thégonnec comme l’abbaye du Relecq. Sous le couvercle de nuages noirs, subsistent à l’horizon quelques vestiges du jour qui s’éteignent lentement. Nuit sans lune, sans étoiles, sans un village éclairé, sans rien quoi. Circulation quasiment inexistante sur cette étape, rares bourgades, beaucoup de campagne, la lande, le désert vert breton. Sérénité. Les Monts d’Arrée n’ont pas offert beaucoup de relief finalement. Sur la route de Callac, les lumières rougissantes des éoliennes dansent sur la plaine, le contrôle approche.

En repartant, la route est cette fois bien vallonnée mais reste assez facile. Les montées sont courtes bien qu’assez fréquentes. Jouant à cache-cache avec la végétation, quelques lueurs rouges continuent de m’accompagner sur les petites routes étroites et ténébreuses de Kerien à Canihuel. Pas évident par cette nuit sans lune, plombée de nuages qui s’entêtent à s’ébrouer de temps à autre. Petit répit d’une quinzaine de kilomètres – point de vue bosses – jusqu’à Corlay, puis l’aube se lève laborieusement, rose et grise sur Plœuc-sur-Lié. Fin de première nuit blanche. Flânerie au petit jour dans la cité médiévale de Moncontour, l’occasion de m’avancer dans le pointage de mes BCN / BPF bretons. En repartant les bosses s’étirent en longueur, puis la route s’aplanit après Collinée pour devenir facile et roulante. Je marque un arrêt à Lanrelas, à côté de l’église, pour refaire le plein des bidons. Après quelques petites buttes autour de Plumaugat, j’arrive à Caulnes pour pointer dans le magasin multiservice, un des rares commerces du village. Le temps d’une petite causette avec un ancien cyclo du coin, et c’est reparti.

Tout de suite, l’étape redémarre vallonnée avec une longue bosse en sortie du village. L’église de Guitté dresse vers le ciel son clocher très effilé. Le paysage est gondolé jusqu’à l’antenne de Bécherel – autre lieu emblématique du PBP – puis aborde une longue descente par paliers successifs pour s’achever en grands bouts droits marquant le retour du plat. Fin de matinée, beaucoup de circulation dans Tinténiac. Très peu de relief en ressortant de la ville, une route rectiligne et exceptionnellement quelques bosses significatives apparaissent jusqu’à Fougères. Après un temps incertain et encore un peu de crachin dans la matinée, les premiers rayons de soleil apparaissent en début d’après-midi. Avant de finir cette étape – la dernière facile – un arrêt s’impose aux toilettes publiques de Vieux-Vy-sur-Couesnon pour un bon décrassage après presque 300km de routes sales et humides.

Il faut tout de suite grimper un peu pour sortir de la ville, puis s’installe dans le paysage la lente répétition des toboggans interminables, d’intensité variée. La progression peut-être lassante à la longue, mais rien de très pénible non plus. En s’éloignant de la forteresse médiévale qui en gardait l’entrée, en quittant Fougères on quitte bientôt la Bretagne. Trois quarts de journée pour traverser toute la province et c’est fini. L’église de Chantrigné m’interpelle toujours, ni laide ni belle, son architecture hésitante, ni moderne ni ancienne, tout dans le compromis ; la toiture de son clocher ressemblant à un entonnoir renversé flanqué au sommet d’une tour carrée. La bonne descente tournicotante qui permet d’aller cueillir Lassay-les-Châteaux dans sa cuvette est également étonnante par sa dissymétrie, avec assez peu de pente à remonter une fois sorti du bourg. Petit moment de frayeur en confondant sur les panneaux de direction Chantrigné et Charchigné – situés de part et d’autre de Lassay-les-Châteaux – avec l’impression de tourner en rond, juste le temps de comprendre que je suis resté sur la bonne route ! La fromagerie, à l’entrée de Charchigné donc, se présente au loin comme une sorte de petit village d’inox, déroutant mais pas forcément hideux, au contraire, on pourrait se croire projeté dans l’univers naïf d’un conte pour enfants. Beaucoup de circulation avant que le trafic ne se calme en fin d’après-midi, et après Javron-les-Chapelles, d’un seul coup plus personne sur l’asphalte et un beau soleil de manière synchronisée. Les montagnes russes persistantes commencent à se montrer assez lessivantes. En obliquant vers Villepail, la fatigue comme le soir s’installent. Après le court raidillon pour accéder au village, je marque un arrêt au cimetière pour faire le plein des bidons… et c’est reparti dans la côte. Continuer à grimper après le bourg m’agace. Instant de mauvaise foi parce qu’au fond ce n’est pas si terrible, mais pourquoi aller chercher les crêtes sur la Corniche de Pail, alors qu’en restant dans les grands classiques d’un PBP on aurait pu passer par Villaines-la-Juhel, plus au sud, sans rallonger la distance… au lieu d’aller s’empêtrer dans cette longue montée âpre pour finir par s’égarer – je sais, j’ai honte, je ne veux toujours pas de GPS, et en vélo ancien ce serait absurde ! – dans le dédale des toutes petites routes étroites sans indications à l’approche de Saint-Pierre-des-Nids… Perdre son chemin si près du contrôle me fait râler une fois de plus. Malgré tout, avec un peu de flair, l’habitude d’interpréter les cartes et une pincée de pif pour agrémenter le tout, je m’en tire pas trop mal malgré le temps perdu. Sur les derniers kilomètres, après avoir retrouvé le bon chemin je peux enfin filer sur une route digne de ce nom, plate et roulante, avec l’impression de ne pas en avoir eu sous les roues depuis une éternité… et ça fait du bien !

Début d’étape, on prend les mêmes et on recommence : les toboggans interminables se répètent inlassablement, puis le profil de la route s’assagit à Héloup… pour repartir à la hausse à Fresnay-sur-Chelouate… sans m’être perdu entre deux, dans la traversée un peu alambiquée de la banlieue d’Alençon. Dans ce début de nuit, de très longues bosses restent plus ou moins présentes jusqu’à Mortagne-au-Perche. Air de déjà-vu, des souvenirs ressurgissent, encore ceux de Paris-Brest-Paris où il faut se hisser longuement – de nuit là aussi – pour atteindre Longny-au-Perche à travers la forêt. Petite vingtaine de kilomètres fastidieuse, le sommeil à l’affût au bord des paupières, des moments de montées, de descentes, de faux plats, d’un peu de tout qui fait globalement prendre pas mal de hauteur entre ces deux gros villages.

Après le pointage rien ne change : repartir sur de longues bosses pour s’éloigner du bourg jusqu’à temps de bifurquer en direction de Neuilly-sur-Eure… et ensuite pareil : ça monte, mais assez vite s’intercale des longues portions de routes plates. À l’aube revenue, je me perds un peu en tournant en rond dans Châteauneuf-en-Thymerais… Je dois rater une direction et pourtant ce n’est pas la première fois que je passe par ici ! On dira que c’est l’effet de la fatigue à l’issue de cette deuxième nuit blanche. La remontée matinale par les grands bouts droits au milieu de rien, sur cette D26 très passante avec ces camions furieux qui vous frôlent, cet asphalte décaissé à la dégueulasse, rainuré et dégradé, est très inconfortable et pas franchement sécurisante. S’orienter dans Nogent-le-Roi n’est pas forcément plus simple, sortir du village se gagne par une longue montée, puis l’étape s’achève plus tranquillement en rentrant dans les Yvelines pour rejoindre Montfort-l’Amaury sur des grandes routes boisées, calmes et faciles.

Tout début d’après-midi, dernière étape, il reste une trentaine de kilomètres. Un retour vers Paris est toujours impatient. Encore un air de déjà-vu. La campagne cède du terrain face à l’apparition des villes nouvelles, puis l’urbanisation impersonnelle se fait dévorante. La fin de parcours me rappelle la Flèche précédente pour revenir de Nantes, mais cette fois j’ai compris le piège de ces grands axes qui s’entrecoupent, et j’arrive à Versailles directement… et beaucoup plus rapidement pour réaliser le pointage final !

 

Voir ICI pour la Flèche réalisée dans l’autre sens avec un vélo moderne.

 

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