Les Flèches de France : Paris – Brest

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Le cycle des Flèches de France 2007-2013,
épisode 17.

Un matin de novembre, comme j’ai un peu de temps, je prends mon vieux VTT pour affronter le tapis de feuilles mortes échouées sur la piste du Canal de l’Ourcq comme point de départ d’une petite balade. Petit matin frais, air vivifiant, mais je pars tout de même en cuissard court. Il faudrait que je songe à ressortir les longs, mais la flemme l’emporte sur le froid… Pour l’instant ! L’automne a pris ses aises. Les feuilles mortes commencent à se disperser. Ce n’est pas que les arbres ont fini de pleurer l’été, mais les balayeuses ont sans doute fait leur office entre-temps. Avec mes gros pneus, ça passe facile. Après la fin du bitume, je continue sur le chemin de terre, slalomant entre les flaques boueuses. Je file bon train, et par excès d’optimisme la roue arrière glisse, chasse sur le côté, un coup rein réflexe redresse la machine mais dans le trou d’eau suivant, c’est au tour de la roue avant de perdre son adhérence. Dans ce cas-là, que ce soit à vélo ou à moto, il n’y a pas grand-chose à faire sauf que je refuse de souffrir, comme un caprice impossible, mais je sais que l’instant de retoucher le sol va s’avérer douloureux, que je le veuille ou non. Je rentre donc violemment en contact avec la réalité, m’arrose copieusement de boue, et me lacère entre autres, généreusement du haut de la cuisse droite jusqu’au genou, dessinant une belle série de sillons sanglants joliment parallèles et parfaitement rectilignes, comme tracés à la règle au marqueur vermillon ; bref, admirablement géométriques ! En d’autres circonstances, j’aurais même pu trouver cela joli… Gisant au beau milieu de la flaque et malgré la douleur, je me relève pour repartir aussitôt afin d’éviter en refroidissant, d’ajouter des lésions à mes muscles chauds. Autant essayer de limiter le développement des hématomes allant sûrement apparaître suite à l’impact. En tout cas rien de cassé, il y a décidément de la chance pour la crapule ! En attendant de cicatriser, je vais maintenant me tenir tranquille dix jours, jusqu’à ma Flèche prévue pour le 21 novembre.

Samedi 19 novembre, mes plaies se sont fraîchement cicatrisées sans problème. Comme d’habitude. Le bonhomme est d’une bonne constitution. Malgré les restes d’un gros rhume qui me tourmente, je me sens néanmoins prêt pour le départ, lundi, en espérant que mes douleurs musculaires se calment un peu d’ici là, d’ici deux jours, parce que quand même, j’ai tapé très fort par terre. Dimanche 20 novembre, il faut que je me fasse une raison. Avec les nuits bien froides, la pluie annoncée sur l’ouest, et mes hématomes profonds à la cuisse qui sont encore assez douloureux, faire plus de 600km d’une traite ne me semble pas très raisonnable, mais je n’arrive pas à me résoudre à renoncer… Lundi 21 novembre, la nuit a été très mauvaise, la crève me terrasse complètement, l’affaire est définitivement réglée… Je ne reverrai Brest qu’au printemps !

 

Mai 2012, mon vol plané de l’automne n’est plus qu’un mauvais souvenir, même si j’en garde trois zébrures violacées en haut de la cuisse. L’hiver est passé, pour le calendrier tout du moins, car pour la météo ça se discute. On croirait l’automne agrippé au fil des jours. La pluie s’arrêtera forcément bien un jour… Mais quand ? Quitte à affronter un temps de cochon que j’ai eu en ce début d’année, en particulier sur les flèches Paris – Hendaye, Bordeaux, Bellegarde et Briançon… autant ne pas partir bien loin, et aller chercher la pluie à sa source… C’est tout indiqué, j’irai donc à Brest… Qu’il pleuve ou non ! Allez go, vendredi 25 mai 2012, fin d’après-midi, une fois de plus je vais m’aventurer sur les terres de l’ouest. Du temps de l’Empire Romain, tous les chemins menaient à Rome disait-on. Sans doute, mais depuis, pour un cyclotouriste qui se respecte, tous les chemins mènent un peu à Brest ; à cause du PBP, ce fameux Paris-Brest-Paris. Quasiment tout l’itinéraire m’est familier, mais qu’importe si je connais la route, on retrouve bien de vieux amis avec toujours le même plaisir, non ? Ciel bien bleu, pour la couleur c’est parfait, c’est vers la mer que je vais. Pas un nuage n’ose se montrer, de peur de se faire écraser par la chaleur. En sortant de Versailles, je n’ai même pas peur des montées autour de Satory, juste de la circulation infernale de ce week-end de Pentecôte, premier pont de mai annoncé sous le signe du beau temps, à part une bonne pluie le samedi sur la Bretagne ; allons bon ! Bretagne = pluie ? Pardon, je ne suis pas ce stéréotype de parisien, et d’abord je suis banlieusard, pas parisien ; mais où que j’aille cette année, j’emporte toujours la pluie avec moi, voilà tout ! Je progresse et les villes commencent à se diluer dans la soirée, comme le trafic dans la campagne. Le centre-ville désagréablement pavé de Montfort-l’Amaury me ramène à la réalité de la route, et à la fragilité de mes mains. Je pointe et repars sans m’attarder.

En me fiant à mon seul sens de l’orientation, je tourne un peu en rond et fini par sortir de la petite ville par une belle côte. Je ne sais pas si c’est le chemin le plus approprié pour m’extraire de Montfort-l’Amaury, mais me voilà en direction de Saint-Léger-en-Yvelines. La circulation s’est maintenant complètement évaporée, les citadins sont partis affronter leurs envies de campagne, seule la chaleur reste. Les insectes se suicident en masse sur mon visage et dans mes yeux, merci pour les lunettes la myopie ! Une libellule atterrit même, groggy, dans une de mes branches de lunettes. Poigny-la-Forêt m’apparaît toujours aussi étrange, parsemée sur des kilomètres, éparpillée dans la forêt, d’où son nom justement. Le jour baisse sur Chaudon, je me trompe de direction, et rattrape vite mon erreur. Les routes sont désertes, la nuit s’annonce chaude et étoilée. Les grillons sont à la fête. Telle un phare à son océan, l’église illuminée de Boullay-Thierry est visible de bien loin. Comme pour m’indiquer le cap à suivre, la fine virgule dorée de l’astre lunaire ne décollera guère de l’horizon. Un groupe d’adolescents désœuvrés se payent ma tête ; il faut dire que c’est plus facile que d’essayer de comprendre ou de me suivre. Toujours mépriser ce qui est différent de nous, l’essence même de la nature humaine ? Châteauneuf-en-Thymerais, Senonches, Neuilly-sur-Eure… les vieilles connaissances tellement visitées s’égrènent doucement, et voici Longny-au-Perche. Le samedi 26 mai à peine commencé, j’y pointe à la carte postale.

En repartant, la lune m’a abandonné, déjà fatiguée de sa nuit. Je passe, incognito cette fois, par Mortagne-au-Perche ; seul surtout. Premier arrêt du Paris-Brest-Paris, celui où l’on rentre vraiment dans l’aventure, et où l’on réalise tout le chemin encore à accomplir, où l’on prend conscience de la distance et des jours, de la multitude grouillante des Autres, de leurs vies mêlées à la nôtre, enchevêtrées, tissées dans le même but dans une intimité anonyme. Petite erreur de navigation, et je manque le chemin à gauche vers Vidai. J’en suis quitte par un bon détour par Saint-Julien-sur-Sarthe et Barville. J’évite de justesse un couple de vagabonds magnifiques : deux hérissons en vadrouille nocturne. La nuit s’écoule doucement, puis les lumières d’Alençon m’accompagnent au petit jour. Cette fin d’étape prend un peu de relief, Alpes Mancelles obligent. J’arrive à Saint-Pierre-des-Nids à l’aube, la ville est encore endormie ce samedi matin, un nom qui invite presque à venir se coucher, à s’y blottir. Mais non. Je dégaine une nouvelle carte postale pour pointer.

La nuit s’est passée sans que le sommeil ne veuille de moi. Avec le jour, la température nocturne passe vite de 10 à 18°C dès 8h du matin. Javron-les-Chapelles, Charchigné, Lassay-les-Châteaux, Ambrières-les-Vallées, Gorron, Levaré, Saint-Ellier-du-Maine, Le Loroux… Pas de doute, je suis bien sur les routes, les traces, du Paris-Brest-Paris. Par contre, l’ambiance change du tout au tout. J’y passe à la dérobée, comme un voleur, sans gloire ni encouragement, sans tous ces gens incroyables d’édition en édition, venant patiemment voir passer six milliers de fous à vélo. Un camion des laiteries Président me double. Mon esprit divague, est-ce que le fameux camembert a changé de goût depuis les élections ? Je croise beaucoup de cyclos en vadrouille ce samedi. La matinée bien avancée, j’arrive à Fougères ; tellement vue à vélo, à moto, en side-car, sous le soleil, sous la pluie, de jour, de nuit… Une vieille amie qui mérite bien, ce matin, un arrêt pointage.

Petite pause ravitaillement, et je quitte la ville sous le regard bienveillant de sa citadelle. À Dingé, le vent se lève et devient contraire. J’en ai bien profité jusque-là, mais maintenant je l’aurai de face jusqu’à Brest ! Tinténiac, encore un arrêt incontournable du PBP. La vue de Bécherel sur ses hauteurs est un peu gâchée par l’immense antenne de télévision. En traversant Saint-Pern, je croise un cyclo d’un âge respectable en maillot de PBP. Je lui fais signe et lui crie « à dans 3 ans », car oui, j’y serai, promis ! Quelques fins nuages blancs s’effilochent par-ci par-là. En prévision de la Super Randonnée de Haute Provence, j’expérimente une barre salée Overstim’s. Le goût est surprenant après 400km à n’avaler que du sucré… La saveur de l’extase, du divin ; quel réconfort ! Jusque-là j’avais toujours fait sans, mais j’avoue, j’ai raté quelque chose ! À consommer avec modération sans doute, pour éviter la lassitude de l’ordinaire. Un peu de dénivelé s’invite sur cette fin d’étape, et j’atteins Caulnes en début d’après-midi, pour un nouvel arrêt ravitaillement et pointage.

En repartant, le ciel devient vite bouché et menaçant. Mon pneu arrière manque de pression en passant par Eréac. Mais pourquoi ai-je autant de crevaisons cette année ? Et dire que je suis plutôt du genre tatillon avec mes pneus, à les inspecter avant chaque sortie pour en extraire le plus insignifiant fragment de caillasse. Allez, on répare… Et ça repart ! J’atteins Collinée, et la pluie promise par la météo m’attend là. Avec les effets du vent contraire et des averses, je commence à bien sentir les bosses. À Montcontour, je ne cherche même pas à sortir l’appareil photo, qui dès le départ n’affiche qu’un écran blanc et m’oblige à cadrer au hasard ! Lui non plus n’apprécie pas l’humidité cette année. À Ploeuc-sur-Lié la pluie s’arrête… Finalement de quoi je me plains ? Toutes ces bosses finissent par être casse-pattes, et je ressens un bon petit coup de pompe. Je n’en ai pas eu depuis bien longtemps, alors je maudis mon excès d’optimisme de ne même pas avoir pris, contrairement à mon habitude, un berlingot de Red Tonic au cas où. Il faut dire qu’avec l feuille de route annonçant à peine plus de 4000m de dénivelé – alors que j’en ferai 2000 de plus au compteur – il n’y avait logiquement pas de quoi fouetter un chat… Sauf que connaissant la Bretagne, j’aurais dû me douter de quelque chose ! Arrivé à Corlay pour pointer, je m’accorde donc une petite pause pour récupérer un peu, avant d’être submergé par le découragement.

Samedi 26 mai en début de soirée, je repars doucement, les jambes bien plus légères après ma pause. Ne pas forcer tout de suite. Malgré toutes les bosses et les faux plats de cette étape, la plus vallonnée du parcours, la forme revient avec la nuit. Cette portion de route est souvent étroite, avec de très avares indications, au point où je me demande plusieurs fois si je suis toujours dans la bonne direction. Sortie du néant, de la nuit, une voiture remplie d’occupants autant alcoolisés que stupides et braillards m’insulte, me double, me serre dans le bas-côté, ralenti, veut jouer avec moi mais je n’en ai aucune envie… Des « Hé, dégage », « T’entends, le Paris-Brest c’est terminé », « Rentre chez toi » fusent au milieu d’autres propos braillés indistinctement. Ce petit manège stressant dure un moment, et je pense que ça va mal finir pour moi… Mais ces abrutis avaient juste envie de me faire peur… On a l’intelligence qu’on mérite, et on s’amuse comme on peut ! Et si j’avais fait une mauvaise chute, raide mort, ça aurait sûrement été de la faute du vélo, comme cela l’est toujours des deux-roues, motorisés ou non. Tout au plus ces joyeux drilles auraient juste été dépassés par leur plaisanterie, comme d’innocentes victimes de la société ! La voiture comme une arme, la bagnole comme remède au cerveau ; ce n’est pas avec ce genre de débiles que mon avis personnel vis-à-vis de l’automobiliste moyen risque de s’améliorer ! L’adrénaline retombant, la fatigue me prend d’assaut, m’anéantit moralement et musculairement. Je ne peux plus avancer, je voudrais bien mais non. Stop. Arrêt à Lannéanou puis au Cloître-Saint-Trégonnec. Je m’accorde des pauses pour les jambes et en profite pour faire des micro-siestes. En repartant, mon pied glisse. Manque de concentration, la tension nerveuse ne doit pas y être étrangère. Je rate mon élan… Et tombe à l’arrêt sur les deux genoux. L’amour-propre en a pris un plus grand coup que les genoux, la peau à peine égratignée. Je crains qu’ils ne se remettent à devenir douloureux, à gonfler comme jusqu’au mois dernier, mais non, plus de peur que de mal. Sur la route de Plounéour-Ménez j’entends un bruit de chaîne, puis comme un souffle suivi d’aboiements. Le cauchemar s’invite aux ténèbres et l’histoire se répète… Au milieu de la pénombre, je ne cherche pas à comprendre, j’accélère. Maudit clébard ! C’est la nuit des emmerdements. Avec les montées d’adrénaline et les températures fraîches, j’ai maintenant froid, très froid, je voudrais tant que le jour revienne, pour en finir avec cette nuit au parfum de tombeau. Dimanche 27 mai, très tôt au matin, le moral dans les chaussettes, j’atteins Landivisiau toujours plongé dans la nuit. Nouveau pointage à la carte postale.

C’est reparti pour la dernière étape, c’est au moins un soulagement, un soulagement réel. Hélas ça commence mal, la direction Brest débouche finalement sur la voie rapide… Et merde ! Je ne suis plus à ça près, c’est parti pour un détour à la recherche de la D712, et je la trouve. Je traverse Landernau encore prisonnière de l’obscurité, puis la grande banlieue de Brest se profile dans le petit matin. Les nuages se sont dispersés et c’est le retour du grand ciel bleu, à peine finement voilé. De quoi remonter le moral. En arrivant à Relecq-Kerhuon, une erreur d’inattention me fait prendre à droite après le cours d’eau… Et je me retrouve à Guipavas. Et re-merde, demi-tour, la D67 c’est dans l’autre sens ! Bientôt la vue se dégage vers la rade de Brest. Dans la perspective, le pont de l’Iroise masque le vieux pont Albert Louppe. L’arrivée est pour bientôt. Petit arrêt photo souvenir devant le panneau d’entrée de ville. Je déambule dans Brest à l’aube, et aussi bizarre que cela puisse paraître, je ne trouve absolument rien d’ouvert ce dimanche matin, mais il est encore tôt… Je serai donc privé de kouign-amann ! Vu la grandeur de la ville, je comprends mieux mon impression de tourner en rond laborieusement lors du Paris-Brest-Paris. Je pointe donc avec une dernière carte postale, juste avant de retourner à la gare. Fin de l’aventure. Décidément tout fout le camp, le climat comme le reste, et dire qu’il m’a fallu aller revoir Brest pour trouver un grand soleil !

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