Les Flèches de France « vintage » : Nantes – Paris

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Le cycle des Flèches de France « vintage »,
épisode 19.

 

le vélo pour revenir de Nantes : Cycles Gérard (1915)
nombre de vitesses :1
développement maximum :5,60m (46/18)
développement minimum :5,60m (46/18)
poids du vélo :15,4kg
dénivelé du parcours :595m/100km

 

Avec cette Flèche pas très longue, pas très pentue, l’avant-dernière du cycle, en faisant abstraction des caprices de la météo, la routine s’installe. Cette sortie devrait en principe être une simple formalité, il n’y a donc aucune raison de reculer devant la rusticité, et un vélo début 20ème siècle devrait faire l’affaire… mais bon, vous connaissez le proverbe, celui de la peau de l’ours, de sa vente, tout ça ; alors sait-on jamais, restons prudents !

Pas très loin de minuit, recraché par le TGV, c’est parti. Sortir de Nantes n’est pas très compliqué, mais paraît interminable. Ça commence tout plat mais doit bien prendre la demi-heure malgré le peu de circulation – quasiment aucune à cette heure-là – pour une grande ville. Après Basse-Goulaine, je laisse l’urbanisation dans mon dos, et passé Le Bout-des-Ponts la route est rendue au calme et à l’obscurité. Évaporées les dernières bagnoles. La Loire sur ma gauche garde pour toute clarté les reflets diffus de la pollution lumineuse rougeoyante de l’agglomération Nantaise. Le chant des batraciens accompagne ma remontée du fleuve. Les étoiles sont bien présentes cette nuit sans lune, bien que La Cité des Ducs, laissée pas si loin derrière, projette toujours ses lueurs vers le ciel. En approche de La Varenne, les piquets clairs plantés dans les champs, laissent deviner la présence du vignoble plongé dans les ténèbres. Le terrain se fait faiblement vallonné… mais suffisamment pour le simple pignon du vélo, surtout avec le dilemme des 18 ou 20 dents, entre peiner en montée ou trop mouliner sur le plat. En ayant gardé le 18… ça tire dans les côtes, pour l’instant raisonnables. Alors que tous les villages que je traverse sont plongés dans la pénombre, sur la rive d’en face de loin en loin, perce l’éclairage public. J’en serais presque jaloux ! Dans Champtoceaux, vite fait j’ai un doute. Je ne sais pas comment je me débrouille, mais je quitte le bourg par un petit chemin improbable, et fini par retomber – providentiellement – sur l’itinéraire… Ceci dit, vu ma direction, en toute logique je devais forcément retrouver à un moment ou un autre sur les bords de Loire… où tomber dans le fleuve ! Ce qui a été le cas, le premier je veux dire !  Passé Drain, les courtes bosses sont oubliées et le terrain redevient plat pour cette fin d’étape. Ancenis projette dans la nuit sa débauche de lumières qui m’accompagne un moment, glissant lentement vers l’arrière. En approchant de Saint-Florent-le-Vieil, Notre Dame du Marillais que je connais depuis mes BCN/BPF de l’Anjou, reste discrète dans la nuit, ne ressortant hélas pas assez des ténèbres pour faire admirer son damier de pierres claires. En allant rejoindre au plus près les bords de Loire, la laiterie en sortie de St Florent ronronne calmement dans la nuit. La petite route est très agréable, très roulante de nuit, jusqu’au contrôle de Montjean-sur-Loire.

C’est reparti en s’écartant définitivement de la Loire, toujours camouflée dans l’obscurité. L’étape commence avec quelques faux plats. Le chant des oiseaux remplace progressivement celui des grenouilles en arrivant par une petite butte sur La Meignanne. L’aube commence à se préparer mollement, l’horizon semble difficile à percer ce matin, le paysage donne l’impression que la nuit rechigne à se retirer. Un peu plus tard, le matin cette fois bien installé, je me perds en suivant bêtement la direction de Briollay… sûrement en ratant quelque chose à un moment donné en traversant Soulaire-et-Bourg. J’atterris, en le comprenant tardivement, à Cheffes pour rejoindre Tiercé, finalement sans faire trop de détours… point de vue distance au moins ! De nouveau, une petite montée se présente pour accéder à Baracé. Sortie de Durtal, changement d’ambiance. C’en est fini de la route tranquille, les kilomètres vont maintenant se mériter, se faire désirer, ingrats… bien que le tracé du parcours reste plutôt facile. En effet le vélo, franchement de mauvaise humeur, se montre indocile. Les roulements de la pédale gauche qui se coinçaient depuis l’aurore viennent de se gripper totalement. D’un coup ! Pour réussir à la faire bouger, il faut ruser et forcer. Ce n’est plus la pédale entière qui tourne sur l’axe, mais la partie extérieure de sa cage qui frotte contre la partie centrale, coulissant tant bien que mal l’une contre l’autre. Comme ce n’est pas prévu pour, ça demande un effort certain pour tourner les manivelles, et le vélo exprime son mécontentement par un couinement atroce de ferraille à l’agonie, qui vrille les tympans à chaque tour de pédale… La machine centenaire exprime ses rhumatismes. Pour la ménager un peu, il faut que j’abandonne toute notion de performance, même modeste, pour espérer revenir jusqu’à Versailles. En attendant, je teste le pédalage sur la petite montée – pas bien dure – en trois paliers qui m’éloigne de Durtal. Ça renâcle, ça peine, mais ça passe. J’arrive au contrôle de Malicorne-sur-Sarthe par la ZA des Belles Poules… Je n’en ai vu aucune, ni à plumes ni à poils. Tant pis. Jusque-là, sur ces deux premières étapes, depuis le départ de Nantes donc, la route est plate avec juste une petite butte pas bien méchante de temps à autre. Il reste dans les 250km à faire, et croyez-moi, il faut quand même une riche vie intérieure pour penser les accomplir dans ces conditions de naufrage mécanique !

En repartant, le petit vent de face qui n’était pas gênant jusque-là, se mêle de la partie, corse le jeu, se fait pénible en soufflant maintenant par rafales. Pourquoi est-ce toujours quand je reviens de l’ouest que j’ai le droit à un improbable vent d’est, et pourquoi aujourd’hui alors que j’ai déjà tant de mal à avancer ? Si la Bretagne ne nous fournit même plus le vent, mais qu’est-ce qui lui reste ? Le cochon, en temps comme en jambons ! La route s’est faite vallonnée, rien de méchant, du faux plat et une bosse par-ci par-là. Juste avant La Fontaine-Saint-Martin, la direction Clermont-Créans me fait sourire. Je sais, il en faut peu, mais avec la misère que j’endure en pédalant, il faut bien se trouver des dérivatifs. La première partie de cette étape, pendant tout le contournement du Mans jusqu’à Soulitré, se passe largement en forêt, où seule la traversée des villages l’émiette. La présence des arbres permet de filtrer les caprices du vent et de rester pas mal à l’ombre sur de longs tronçons. Quitter Saint-Mars-d’Outillé se fait par une courte grimpette, puis dans Parigné-l’Évêque il faut bien anticiper les directions tortueuses de la traversée du centre-ville qui descend à pic. Les freins d’époque comme les jantes en chapeaux de gendarmes, ne sont pas trop faits pour l’improvisation. À partir de Soulitré, donc, disparition des zones boisées. Je me retrouve totalement à la merci des rafales de vent. Il faut bien appuyer sur les pédales… et en sortant du Breil-sur-Mérize, la gauche chute soudainement sur l’asphalte ! Et merde ! Je reste un instant stupéfait, l’air idiot et désespéré… il faut bien le dire. En principe c’est impossible ! En étant bien serrée au départ, une pédale ne peut pas se dévisser, au contraire, le pédalage renforce sa tenue sur l’axe… sauf que là, tous les à-coups qui bloquent sa rotation ont fini par la sortir de la manivelle ! Comment faire pour parcourir encore presque 200km ? La possibilité d’atteindre Versailles semble s’éloigner encore davantage, comme un mirage en plein désert. Gros moment de découragement. On achève bien les chevaux, et là, c’est au tour des vélos… Je retourne ramasser la dépouille de ce qui ressemble de moins en moins à une pédale et de plus en plus à un simple bout de ferraille. J’échafaude une solution de secours avec un tendeur en guise de cale-pied pour pédaler sur une jambe du côté droit ! Pas simple, ça risque de prendre du temps pour rentrer… Puis en regardant mieux, je tire sur le bout de filetage arraché dépassant en tire-bouchon de la manivelle, tout n’est pas foiré, en profondeur le reste semble encore sain. Prodigieux ! Comme les roues du vélo tiennent avec des écrous, j’avais pris une clé plate qui par chance convient également pour la pédale, alors la revisser n’est pas simple avec l’entrée du filetage massacrée, mais j’y arrive… pas totalement car la clé standard est plus épaisse qu’une clé à pédale, sinon ça serait trop simple ! Allez, c’est reparti. Pas de miracle, comme la rotation de la pédale est toujours aussi âpre et que je n’ai pas pu la resserrer totalement… elle se dévisse rapidement. À Thorigné-sur-Dué, je ne suis pas plus avancé. S’il faut surveiller comme le lait sur le feu et s’arrêter boulonner tous les 5km, revoir Versailles va devenir de plus en plus improbable, en tout cas de plus en plus long ! Bon, l’épaisseur de la clé empêche de visser complètement la pédale, OK, mais en la laissant en place, bien serrée contre la manivelle en servant d’entretoise, c’est jouable. En cas d’avarie, laisser parler sa créativité est un bon réflexe ; je saucissonne donc fermement clé et manivelle avec de gros élastiques, et c’est reparti !  Seul problème, entre le filetage arraché et l’épaisseur de la clé, il ne reste plus grand-chose pour tenir la pédale, alors il ne faut quand même pas trop appuyer dans les côtes. À partir de Luart, les bosses s’étirent en longueur de manière interminable, avec toujours le vent de pleine face en rafales… qui n’aide pas plus que la pédale définitivement grippée. J’ai l’impression – sans douter fausse – que la route ne s’arrête pas de monter jusqu’à Montmirail, même si les bosses semblent insignifiantes. Après le village, je continue à me traîner lamentablement sur ces longs faux plats, pour arriver démoralisé au contrôle d’Authon-au-Perche en début de soirée.

Je tourne en rond dans le bourg, pas vraiment de centre-ville, les rues sont tortueuses, pas facile de trouver la supérette, certainement la seule boutique encore ouverte pour pointer. Le commerçant est beaucoup plus étonné par le fait de rouler seul et de nuit – il trouve cela impensable et très dangereux – que de faire tous ces kilomètres sur un vélo qui a un siècle ! La silhouette, la rouille et l’équipement de l’engin donnent pourtant des indices parlants, mais l’homme n’est sans doute pas spécialiste. Tout de suite en repartant, les bosses ne sont quasiment plus marquées et la route se fait bien plus roulante, même si ma progression est toujours aussi pénible, ralentie par les coincements de la pédale, mais au moins mon saucissonnage de fortune tient le coup. La route est facile, presque plate, le relief est rare. Blandainville à la nuit tombée, les grenouilles chantent à tue-tête dans le petit parc en sortie du village. Dans cet univers horizontal sans vraiment de circulation, au loin droit devant, le ciel rougeoie dans les ténèbres de la présence de l’agglomération de Chartres, que je vais atteindre pour pointer au cœur de la nuit.

Je contrôle ma réparation improvisée. Ça tient, tout va bien. Petits moments d’hésitation à travers la ville, panneaux avares, je tourne un peu en rond. Je me suis souvent perdu dans Chartres, ce n’est pas cette nuit que ça va changer ! Je finis par rejoindre Saint-Prest où une étonnante poche de brouillard très épaisse dégouline de la rivière pour remonter sur la route, alors qu’il n’y aura de brume nulle part ailleurs toute cette nuit. En tout cas, l’effet surnaturel est garanti sous l’éclairage public orangé. La route se poursuit plate, facile. La température chute, glaciale pour un mois de mai. L’approche de Houx apporte un peu de relief à cette fin de nuit. Dans le petit jour qui se lève, laiteux, j’effraie un trio de chevreuils venus par curiosité en bord de route, en arrivant sur Auffargis… qu’il faut quitter par une belle grimpette, seule véritable montée de cette étape calme, avant d’atteindre le contrôle de Dampierre-en-Yvelines.

Il reste quelques kilomètres – une vingtaine à peine – et quelques belles côtes sur cette ultime étape. Et pour commencer, tout de suite en s’éloignant du village, il faut remonter l’adret de la vallée de l’Yvette par la Route des Dix-Sept Tournants… même si je n’en ai compté que 15 ! À cette heure matinale, les lacets incontournables du sud-ouest parisien sont encore tranquilles. Personne. Les excités du champignon et les lessiveurs de poignées tournantes ne l’ont pas encore envahie pour en faire leur terrain de jeu favori. Je pensais ce passage plus délicat après 400 bornes de route non-stop, avec le petit pignon et mes problèmes de pédales, mais en prenant son temps sur un rythme lent… et en essayant de ne pas être trop brutal sur les pédales surtout – pour ne pas arracher la baladeuse – finalement la patience est payante. Ça passe plutôt facile en s’agrippant bien au guidon. Revenu sur les hauteurs, une légère brume jette un manteau d’argent sur la campagne ensoleillée. Samedi matin serein, instant contemplatif en compagnie du chant des oiseaux. Comme tout a une fin, je me perds en approche de Versailles, sans remarquer qu’il fallait quitter un moment la D91 au lieu de la suivre en continu depuis le contrôle de Dampierre-en-Yvelines. Ne me doutant pas de l’arnaque, je suis trompé par les directions Versailles qui m’entraînent finalement en cul-de-sac sur la N12 où je n’ai plus que la possibilité de rejoindre Saint-Cyr-l’École à deux pas. Je commençais à trouver la cité royale longue à apparaître, je comprends mieux maintenant pourquoi ! Bref, après ce détour je peux enfin parvenir à rejoindre l’arrivée à Versailles. En étant positif, cela m’aura évité la montée du Camp de Satory…

En plus de la pédale déglinguée, le pneu de refabrication dans l’exotique diamètre 700B est déjà presque lisse à l’arrière – je veux bien qu’on ne roule pas intensément avec ce genre de vélo, mais quand même ! – et comme prévu les patins de frein sont à bout de course, entaillés en profondeur par les chapeaux de gendarmes. Finalement la machine a davantage souffert que le bonhomme. Il y a du travail pour reconstruire la pédale défaillante, et je découvrirai au démontage, cas rarissime, qu’en fait une bille s’était brisée, ses débris venant tout bloquer. Ce brave Gérard de 1915 aura bien mérité sa révision, après une aventure qui l’a assez malmené.

 

Voir ICI pour la Flèche réalisée dans l’autre sens avec un vélo moderne.

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