Mon Paris-Brest-Paris (édition 2019)

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Obnubilé, comme les médias, par le temps de ceux qui se croient sur une course, le Paris-Brest-Paris – ou PBP de son petit nom – se prendrait-il au sérieux ; trop peut-être ? Son côté folklorique serait-il en train de foutre le camp au profit de l’efficacité pure ? J’ai cette impression car il y a moins d’excentriques cette année au départ. Pas de femme à barbe – en tout cas je n’en ai pas vu, peut-être étaient-elles rasées de près – pas de vélos elliptiques prenant toute la place sur la route, pas d’Allemands en triplette longue comme un semi-remorque, pas de tricycle pour Anglais en perte d’équilibre, pas de bicyclette de près d’un siècle conduite en casquette de tweed et pull de laine. À peine de vélos couchés, restent les suppositoires magnifiques, vélomobiles carénés lourds comme des vaches mortes mais filant comme des mirages à la moindre descente… et un Suédois qui carbure aux litrons de Merlot, mais ça, c’est ce que veulent nous faire croire ses porte-bidons. Alors pour relever modestement le niveau, cette fois, parce qu’il faut bien prendre un vélo différent à chaque fois… Je vais y aller avec Le Démolisseur, vélo concept que j’avais créé pour affronter les montées démentes au bitume très dégueulasse (si, si, au moins en début de printemps) de la Super Randonnée des Côtes de Bourgogne. Manque de chance, le samedi soir je découvre un début de hernie dans le pneu arrière – sans doute contractée lors de mes BCN / BPF des Flandres – et rien sous la main pour le remplacer. Plutôt que de changer de machine au dernier moment, je préfère monter un gros pneu de baltringue, et advienne que pourra. Malgré l’esthétique douteuse qu’il donne à l’engin, j’aurais peut-être qui sait, moins mal au cul avec. En tout cas moins qu’en 2015 avec cette foutue selle Berthoud qui m’a tant fait souffrir – même après remplacement du cuir – et qui s’est toujours montrée d’une indignité au-delà de sa rigidité inflexible de peau de vache.

Le Démolisseur

Je ne sais pas si c’est le fait d’y participer pour la quatrième fois, mais pour moi le PBP est arrivé presque par surprise, le bonhomme mal préparé, le vélo révisé vite fait. Grosse flemme, pas de motivation, dur de rouler cette année. Toujours voyager léger, toujours aussi minimaliste, tout doit rentrer dans la sacoche avant, le reste est de trop. Je ne sais pas pourquoi, j’emporte mon duvet qui prend à lui seul la moitié de la place, j’ai envie d’un peu de confort. Besoin irrationnel puisque la météo n’annonce pas des nuits si fraîches, 12°C en principe, et surtout je n’ai plus assez de place pour le reste. Réduire encore l’indispensable, est-ce bien raisonnable ? J’hésite, mais comme je n’arrive jamais à trouver une place pour dormir aux étapes, et que si par miracle j’en déniche une dans un dortoir, les allées et venues des uns et les ronflements des autres sont plus énervants que soporifiques, alors je m’en tiens à mon intuition : j’embarque mon sac de couchage !

Contrôle des montures le dimanche matin – à vrai dire complètement symbolique – retrait de la plaque de cadre et carton de pointage après avoir pataugé dans la bouillasse d’une drache carabinée qui vient de tomber, puis glandouille le restant de la journée, et départ pour les 84h lundi avant l’aube. En principe, un programme tranquille donc. Sauf que… À je ne sais quelle heure, les yeux collés de sommeil, la scène de ménage démarrée cet après-midi joue son deuxième acte dans l’hôtel miteux de Coignières où nous passons la nuit. Vu le niveau d’entretien et de confort, je comprends mieux qu’il soit aux trois quarts vide. Au moins le prix est en rapport, loin des tarifs stratosphériques pratiqués au voisinage de Rambouillet pour l’occasion. Apparemment, le coup du vieux beau en Jaguar et uniforme de l’aviation civile marche encore auprès des filles. Enfin, peut-être pas aussi bien cette fois-ci, car sinon ça ne braillerait pas autant. Le casting est classique. Dans les rôles : Lui celui du déni, et Elle – à l’attaque – veut défendre sa propriété, son bifteck. Moi, je voudrais simplement dormir. Juste dormir putain de merde, parce que lors des trois jours suivants, je ne vais pas le faire souvent. Les cris s’éternisent, se déplacent, finissent sous ma fenêtre, puis le sommeil l’emporte péniblement. Péniblement, c’est bien le mot. Quelques heures à peine. Se sont-ils entre-tués ? Je m’en fiche. Sont-ils encore vivants ? C’est le dernier de mes soucis. Réveil nébuleux, j’émerge difficilement. Impression de venir seulement de m’endormir. Avaler un p’tit dej’ rapide dans la chambre. Raccord de toilette, cuissard enfilé, graissé avec soin, car c’est toujours là – avec mes saloperies d’articulations – le nerf de la guerre. Sur le parking, une furieuse envie de crever les pneus de la Jaguar, ou de rayer les portières. Peut-être simplement pisser sur la carrosserie. J’hésite, le vernis de l’éducation craquelle mais tient bon. Je ne fais rien.

À dix kilomètres de là, la Bergerie Nationale de Rambouillet semble toujours aussi vaste, sauf qu’une nuit profonde règne encore sur le site. L’obscurité est partout repoussée par des nuées de lampes frontales, partout on s’affaire aux derniers préparatifs des machines. Les groupes Y et Z sont mélangés, pour partir à 5h15 et 5h30. Les derniers à être lâchés en direction de Brest. Le point de départ est un peu décousu, en bordel. J’ai l’impression que tout le monde se lance en même temps. Pas de sas de départ, pas de zone de stockage. À quel moment a-t-il précisément eu lieu. J’en suis là à me poser cette question que nous sommes déjà en rang d’oignon à l’extérieur. Pas de doute, c’est bien parti ! Qu’est-ce que je fous là ? Pour être précis, qu’est-ce que je fous, encore là ? Une quatrième fois. Une troisième et demie en comptant le coup foireux et poissard de 2007. Départ en catimini, comme toujours pour celui des 84h, le lundi matin. Les spectateurs d’hier après-midi sont au creux de leurs lits, à compter les moutons ou les rayons. Après quelques villages, les ténèbres nous engloutissent. Des petits groupes se font et se défont. Pour tous ces inconnus les uns aux autres, les compagnons d’odyssées ne se sont pas encore formés, la route les choisira ; la route décidera aussi des solitudes. Dès le départ, les jambes me tirent. Les yeux me piquent, trop secs, pas seulement à cause des mauvais coucheurs de cette nuit. Je ne suis pas en grande forme. Et puis je n’ai pas su tirer profit du BRM 1000 de Ménigoute. Rien fait pendant cinq semaines. Nouveau boulot, une semaine de vacances. Pas trop de temps. Juste en vadrouille pour mes BCN/ BPF de l’Artois et des Flandres. Des circuits plats qui ont à peine entretenu le bonhomme. Mauvaise stratégie. Trop tard pour les regrets, faut faire avec. Bref, nous sommes partis comme des voleurs, voleurs de route, de grains d’asphalte, bandits de grand chemin, et avec 1200km c’est vraiment le cas de le dire. Après Saint-Léger-en-Yvelines, nous sommes rendus à la campagne. La longue file s’étiole, ne formant plus que des pointillés rouges de loin en loin. La lune est là, suspendue devant mon nez comme une lampe de chevet, descendante mais presque encore pleine. Première petite butte après Le Breuil, et notre procession est définitivement effilochée. Rien pour la raccommoder, alors à ma première pause pipi je repars seul, de toute façon incapable de rentrer dans le rythme des autres. L’aube se lève sur Nogent-le-Roi, tandis que je me fais doubler par une cinquantaine de cyclos d’un coup. Pas très bon pour le moral. J’ai l’impression de me traîner. Des fesses des filles aux sacoches de selles mal arrimées, tout ce qui chaloupe me donne le mal de mer. Brest est pourtant encore si loin. Atteignable au moins ? Le petit jour est rempli de doutes. Une journée à traverser entièrement, d’une fin de nuit à la fin d’une autre nuit, puis au moins toute une matinée avant d’être sur le retour. Quelle idée au fond. Pourquoi 6500 cyclistes font ce rêve dément et pervers, rêve de bout du monde pour certains, et pourquoi surtout, sommes-nous autant à récidiver ? Châteauneuf-en-Thymerais, je suis dépassé par de plus en plus de vélos. Je n’arrive toujours pas à m’accrocher à qui que ce soit. Avant Senonches, je me fais doubler par Stéphane Gibon, qui organise les brevets normands de Montebourg avec à chaque fois une thématique pour ne pas pédaler idiot. Un exemple à suivre. J’arrive à tenir dans un petit groupe jusqu’à Longny-au-Perche, jusqu’à ce que l’envie de pisser devienne trop forte ! Le village offre la première vraie petite bosse du parcours en longeant l’église. Souvent les cyclos s’y dispersent et j’en dépasse quelques-uns. Je ne suis peut-être pas si à la ramasse que je le pense. En traversant la forêt menant à Mortagne-au-Perche, je comprends mieux pourquoi j’ai toujours eu cette impression d’être rincé : c’est idiot mais sur toutes les fois où je suis passé par ici, je n’ai jamais remarqué que la route est en long faux plat, il faut donc forcément appuyer sur les pédales pour conserver sa vitesse. En sortie de la Forêt de Réno, l’horizon se dégage dévoilant un paysage vallonné, promesse de ce qui nous attend sur un millier de kilomètres. J’arrive à Mortagne-au-Perche en milieu de matinée, pour une pause sandwich et plein des bidons.

Je ne m’attarde pas, ce n’est que le début, c’est reparti. À Mamers, je suis rattrapé par un groupe de cinq. Je m’accroche à ces cyclos, dont un Anglais en pignon fixe et un couple d’Américains du club de Belper. Mon esprit divague. Une pensée franchouillarde rapport à Madame. Je ne peux pas vérifier de dos… Je perdrai mon quintet une heure plus tard à Meurcé, lors d’un arrêt pipi de plus. Encore un. Je rejoins un autre groupe à Vivoin et je suis lâché une demi-heure plus loin, ou une demi-heure plus tard, je ne sais plus. La distance à accomplir est telle qu’elle se mesure davantage en heures qu’en kilomètres. Décidément, je n’arrive pas à accrocher les autres bien longtemps. Plutôt que de m’épuiser à suivre, je préfère continuer en mode promenade. À Segrie, le petit rayon de soleil du matin devenu… tout gris, reviendra vite. Je manque de me perdre dans le village en ratant le tournant sec à droite. Heureusement, j’ai vu la croix juste en face m’indiquant de ne pas continuer par là. Je passe par Saint-Christophe-de-Jambert. Le nom improbable du bourg m’inspire. Arrêt au cimetière. Mauvaise pioche, je ne suis pas foutu de trouver de la flotte. C’est la deuxième fois. Ils ont un problème dans le coin avec les robinets ? Saint-Aubin-de-Locquenet, avec un nom pareil je retente ma chance. Bingo, j’ai enfin de quoi remplir mes bidons. Vers Fresnay-sur-Sarthe, un panneau indique que nous longeons les Alpes Mancelles. Étant déjà en terrain vallonné, ça peut faire peur sur le profil de la route à venir, mais franchement, je ne sais pas d’où ils les ont vues les Alpes pour y trouver un rapport. Ce n’est pas pour les montées qui ici sont gentillettes, mais soi-disant pour le décor. Bon, à mon avis il faut quand même avoir sérieusement fumé les edelweiss ! Dans la longue côte après Sougé-le-Ganelon, une concurrente japonaise me croyant sûrement en perdition – et je peux la comprendre – lance un sympathique « allez, allez ! » Mais c’est que je me promène, moi, Madame… enfin c’est ce que j’essaie de me dire quand je rame dans les bosses ! Jusqu’en approche d’Averton, j’ai l’impression que la route n’en finit pas de monter et je suis bien content de voir enfin le contrôle de Villaines-la-Juhel.

En repartant, j’ai encore cette impression de monter pendant une éternité, avant d’être récompensé par une belle petite descente de temps en temps – trop courte, toujours trop courte – pour mieux regrimper ensuite. Curieux, je n’avais pas le souvenir de ces grandes côtes interminables, mais plutôt de petits toboggans. Une cyclote me passe en lâchant un gros soupir dans une bosse, comme quoi je ne suis pas le seul à commencer à me lasser. En fait, je me rends compte que je n’avais pas eu ce ressenti sur le départ des 90h, où cette partie ingrate du parcours est lissée par la nuit. Moment d’égarement à Lassay-les-Châteaux. Je ressors du bourg par une route ne me disant trop rien. Une bagnole klaxonne. OK, je me suis planté. En retraversant le village dans l’autre sens, je me rends compte que j’avais mal interprété une pancarte. Au moins à Lassay, j’ai vu le château ! À Ambrières-les-Vallées, je rejoins la concurrente japonaise qui m’avait trouvé en perdition sur l’étape précédente, comme quoi j’arrive tout de même à avancer. Elle me rattrapera plus loin. Encore plus sur un long brevet qu’un court, on passe finalement son temps à jouer au chat et à la souris avec les mêmes participants. En route vers Gorron, un petit con en scooter me double à grands coups de klaxon rageur, et j’évite de peu le coup de pied destiné à m’envoyer dans le fossé. Mais qu’est-ce qu’il lui prend à cet abruti ? Alors qu’une vieille 4L vient de me passer sans problème, cet enfoiré n’aurait pas eu assez de place à son goût, avec sa merde pétaradante. Me voilà rattrapé à deux pas de la Bretagne, par un crevard digne de ma banlieue parisienne natale. S’il fait ça à tous les cyclistes qu’il double, la belle image qu’il donne de la France… Enfin bon, à 20km de Fougères j’ai toujours l’impression de me traîner, les jambes me tirent et pourtant je suis très largement dans les délais. La deuxième moitié d’étape me semble beaucoup plus plate, et un quart est fait. J’atteins Fougères en tout début de soirée.

Je profite du contrôle pour prendre une bonne douche. Ambiance vestiaires laissés dégueulasses après match. Juste un mec se rhabillant pour potentiellement reluquer mes attributs. Lui et moi nous en foutons royalement. Je passe sous l’eau brûlante. Soigner son popotin avant qu’il soit en vrac, c’est une des clés de la réussite quand on a le cul fragile. Trop tard pour laver mes fringues et les remettre sur moi, à moins de repartir glacé dans le soir. Ce sera pour plus tard, demain. La nuit tombe à l’approche de Sens-de-Bretagne, en plus des premières petites gouttes. Vieux-Vy-sous-Couesnon fleure bon le nom breton… surtout sous le crachin qui se renforce. La nuit bien installée, la bruine s’épuise. En traversant Dingé, je croise les trois premiers sur le retour, escortés par deux motards de l’organisation. Deux motos pour trois péquins pédalant, OK ce sont eux qui intéressent les médias, mais de quoi sommes-nous le plus près, du grotesque ou du pathétique ? Un quatrième – sans doute largué, à moins que parti après il revienne sur le trio – passera à peine un quart d’heure plus tard. L’étape est facile jusqu’à Tinténiac, avec des bosses plus petites. Les jambes vont mieux, la pluie s’est éloignée. Beaucoup de monde au contrôle. Un café s’impose pour repartir tranquille, la nuit sans sommeil.

La lune s’est levée dans mon dos, sur le retour passent les costauds. Leurs phares les annoncent au compte-gouttes. Clignotant rouge, au loin se dresse dans les ténèbres profondes le mât de télécommunications de Bécherel. Alors que de jour je me suis fait doubler par tout le monde, de nuit je dépasse facilement des participants. Leur pédalage est souvent incertain, zigzaguant, ensommeillé. Les fossés et bords de routes se garnissent de vélos, de couvertures de survie, de corps endormis dépassant parfois sur l’asphalte, et moi je n’ai toujours pas sommeil. La route est facile, l’étape plate, les jambes tournent bien, maintenant.

Je marque l’arrêt à Quédillac pour me noyer dans un grand bol de café. Perrier, sandwich, un repas en vrac qui ne ressemble à rien. Autour de moi, les tables du self servent d’oreillers aux têtes fatiguées, puis c’est reparti en direction de Loudéac. Avec l’humidité résiduelle de ce qu’il a plu, la nuit est très fraîche. La campagne commence à dégorger de son eau et fait monter un petit brouillard. Après la Meu, le parcours redevient vallonné, mais facile, roulant. Je continue à remonter de loin en loin le fil des loupiotes rouges glissant lentement dans la nuit. Sur le chemin de la Chèze, je discute avec un vélotafeur qui va lui aussi à Loudéac, mais pour bosser. Le gars fait plutôt du triathlon, mais ça lui donne envie pour un de ces jours, ou pas ; puis je pars devant, le laissant avec son VTT et ses gros pneus. Les lumières de Loudéac s’étalent au loin sur la plaine. Deuxième douche en fin de nuit, tout va bien, le sommeil attendra la nuit prochaine. Les bags drops japonais semblent plus nombreux que les participants du Soleil Levant. Un petit mot grossier tente de se frayer un chemin au milieu des ballots de linge : autonomie, autonomie, mais rien ne lui répond…

À Grasse-Uzel, la montée est courte mais toujours aussi raide. J’ai l’impression que nous y passons différemment cette année, en évitant le grand axe qui m’a toujours semblé laborieux au retour. Et au retour, justement, nous n’y passerons pas. Tant mieux. Bien avant l’aube, le brouillard est devenu très épais. À cause de la brume, l’aube tarde à pointer son nez. Sept heures du mat’ bien tassées, le jour hésite encore à entrer en scène. J’arrive à Saint-Nicolas-du-Pélem entouré d’un brouillard à couper au couteau. L’humidité est poisseuse, collante aux lunettes, je n’y vois rien. La goutte au nez m’agace, jouant les balanciers au bout de mon tarin horloge comtoise, réapparaissant dès que la précédente est chassée. Les 7°C ne sont pas généreux pour un matin d’août. Peut mieux faire, pour les prochaines nuits, j’espère.

Je ne m’attarde pas, pour ne pas refroidir, et c’est reparti. Un Indien dans un fossé doit être en hypothermie à Plounevez-Quintin. La Protection Civile est là, lui prend le bras qui retombe mollement. En bagnole, des crétins aux cerveaux plus vaporeux encore que la brume, doublent sans visibilité sur la voie d’en face. Les lignes blanches ne sont là que pour le décor. Ça freine parfois furieusement. Les pneus gueulent. Les abrutis dans les habitacles sans doute aussi. L’étape est moins bosselée jusqu’à Carhaix-Plouguer, les températures restent paresseuses et le brouillard moins dense est toujours aussi poisseux. Je revois furtivement Stéphane ressortant comme une fusée presque en même temps que moi du contrôle de Carhaix. Cours après ton rêve, et laisse-moi en une part, j’arrive.

Le brouillard disparaît assez vite en chemin vers Brest. La circulation est par contre toujours là, sans être trop gênante. Le changement de parcours rend la montée du Roc Trévezel plus facile en passant par Huelgoat. Par contre, je ne me rappelais pas que la descente soit si courte. Moi qui pensais naïvement me laisser glisser jusqu’à Brest, j’ai tout faux ! Le profil de la route reste en accordéon, et en face les cyclos sur le retour sont nombreux. Je me console en me disant que la plupart sont partis largement avant moi, la veille. La lente chasse d’eau du PBP en action. Quelques gouttes de pluie hésitent à tomber à l’approche de la capitale du Ponant. Elles s’arrêteront vite. Après le pont Albert Louppe offrant un vaste panorama sur la ville et l’étonnante vue sur le pont haubané tout proche, je rentre à Brest avec une randonneuse grecque et un autre participant ne respectant pas la piste cyclable. Du coup il se fait engueuler par une bagnole : « tu peux pas rester dans ta voie au lieu de nous emmerder là, faut pas se gêner » Le questionnement de ma collègue grecque avec son innocent « what did he say ? » est d’un comique involontaire, irrésistible. Heu, comment t’expliquer Cocotte… C’est aussi ça la magie du PBP ! Quelques secondes de vue sur mer, le temps d’une bouffée iodé, une petite montée et au contrôle je prends une nouvelle douche. Pas de problème de queue cette année, alors que je me souviens avoir attendu une heure pour rien en 2015 avec au final ni couchage ni toilette. Aujourd’hui je ne dors pas, j’irai le faire où j’ai mes habitudes, un petit somme auprès d’un ami de quatre ans : contre un arbre au pied du Roc Trévezel. Sous la douche donc, je passe tout sous l’eau : le bonhomme et les fringues. Pas besoin de bag drop quand on fait sa lessive l’après-midi et qu’on remet immédiatement tout sur soi… Ah Paris-Brest-Paris, parlez-moi donc d’autonomie quand la réalité est aux antipodes de tout ce qu’on prône à longueur de temps !

Je me rhabille donc tout trempé. Ça sent bon la lessive et le mouton mouillé. Le mérinos humide garde toujours cette odeur même propre. Une fois sec, ce qui arrive très vite en roulant, ne reste que l’odeur de frais. Pas besoin de serviette, de fringues de rechange, juste besoin de ce qu’on a sur soi. Avec un minimum de rusticité, un bout de savon suffit. Rejoindre Sizun est un peu fastidieux, et ensuite la montée n’est pas finie. Partout depuis ce matin, cyclos et cyclotes s’endorment n’importe où dans le bas-côté, les vélos comme les corps dépassant parfois sur la route. Même le plein jour ne les empêche pas de s’assoupir, et moi, enfin sur le retour, je vais essayer de pousser un petit roupillon sur l’aire de pique-nique au pied du Roc Trévezel. Je choisis un arbre pour m’adosser. Mon arbre de la dernière fois, le même qu’il y a quatre ans. Il faut rester fidèle aux choses simples. Je commence à m’installer quand une voiture s’arrête. Un bonhomme vient discuter, il semble en avoir besoin. Il possède une ferme pas loin. Il vient tous les quatre ans pour voir passer les vélos. Mais cette année ce n’est plus pareil. C’est une fête douloureuse. Des sentiments mitigés pour lui. Son fils s’est fait faucher dans la montée à moto, pas vu par un camping-car. Percuté par l’arrière. Mort cérébrale. Il y a trois ans, il en parle comme si c’était hier. Même si j’aurais bien fait une petite sieste, je n’ai pas le cœur à l’envoyer promener. L’écouter me semble la meilleure chose à faire, la plus humaine. J’irai dormir plus tard, plus loin, attendre cette nuit maintenant. Et c’est reparti. Quelques cyclos montent encore, dans les derniers à le faire, probablement. Le hors délai ne doit pas être loin pour certains. Redescendre des Monts d’Arrée m’apparaît très fastidieux : grands bouts droits et forêt, forêt et grands bouts droits, montées, descentes, comme un avant-goût d’infini avant de revoir Carhaix-Plouguer le mardi en début de soirée.

Saint-Nicolas-du-Pelem est à une quarantaine de kilomètres. Les bosses sont longues mais pas bien méchantes. Je ne sais pas si c’est l’effet de la nuit lissant les difficultés ou si la forme revient tout doucement, mais l’étape est vite engloutie, avec cette promesse d’enfin dormir un peu. Rester vigilant en attendant ; à soi, à son propre cerveau embrumé, aux autres, à la route, à ces ralentisseurs qui ont poussé dans les trois quarts des patelins et ont transformé la traversée de ce pays en une étape de rallye-raid. Je me douche encore une fois, pour me sentir propre, ne pas coller dans mon sac de couchage, puis vais étaler mon duvet entre les arbres du parc avant de repartir du contrôle. Quarante minutes plus tard, je me réveille spontanément. La nuit est fraîche, agréable, l’envie de dormir évaporée. Alors je replie mon sac de couchage et quitte cette fois-ci pour de bon Saint-Nicolas-du-Pelem.

En route vers Loudéac, les zigzags sont les rois de la nuit. Ceux qui les font doivent être déjà ailleurs, en partance, ou tenus juste à la lisière d’un rêve. Je continue à remonter les cyclos aux paupières lourdes, et encore une fois, après une étape courte et aux bosses longues mais assez faciles, me voilà revenu à Loudéac vers la fin de la nuit. En quittant le contrôle, je vais installer mon couchage dans un coin d’ombre de la zone commerciale. Nouveau réveil spontané au bout de quarante minutes, comme un métronome. Tout va bien, l’aube n’est pas encore près d’arriver, et je repars.

Toujours plein de cyclos endormis n’importe où. Paris-Brest-Paris serait-il définitivement le royaume de la Belle au Bois Dormant ? On peut se poser la question, tant on voit le creux des fossés rempli d’âmes et garni de ferraille. Puis l’aube se lève, une fois encore, rose et cuivrée sur Ménéac, nous offrant en récompense un ciel magnifique droit devant. Un mercredi matin de toute beauté, un point du jour que cette terre peut encore nous offrir, pas rancunière. J’arrive à Quédillac pour faire le plein des bidons. Mon vélo se fait spontanément élire vélo le plus improbable du Paris-Brest-Paris par un mec totalement enthousiaste ! Le gars adore le concept rock’n’roll de la bête. « Y’a plein de beaux vélos mais ils sont moins marrants, et même le nom, Le Démolisseur, juste énorme ». Je prends ça pour un compliment, d’autant plus que c’est tellement vrai au fond. La rencontre est sympa, et je ne veux pas casser le mythe, avouer que le pneu arrière de dragster est une bidouille de dernière minute parce que je n’avais rien d’autre sous la main, mais j’avoue, ça donne encore plus de gueule à la bécane. Un vrai côté punk. Je repars le sourire aux lèvres, Le Démolisseur ayant gagné ses lettres de noblesse. Les rencontres aussi improbables que les vélos, c’est ça aussi le Paris-Brest-Paris. Un beau petit raidillon dont le pourcentage s’épuise en faux plat me permet de retourner à Bécherel. Le mat de télécommunication marque, comme souvent, le sommet de la butte. Ensuite les bosses sont tranquilles. Tinténiac n’est plus qu’à une dizaine de kilomètres.

Après le contrôle, je repars par les grands bouts droits en forêt. En sortant de la couverture végétale, la chaleur se fait bien sentir. Fini le léger voile de ce matin. Soleil franc, exit les nuages de lait. Gros coup de mou, du mal à supporter la température. De plus en plus de mal. Je préfère m’arrêter à l’ombre, à Saint-Hilaire-des-Landes, pour laisser passer un peu de temps et en profiter pour me ravitailler en pizza et feuilleté aux pommes. Dans le village suivant, à Saint-Sauveur-des-Landes, rien ne va plus. Une douleur apparaît soudain sous ma cuisse droite, en direction de la hanche. J’essaie de changer de position, rien ne soulage, rien n’y fait. Vingt kilomètres à pédaler au ralenti pour rejoindre Fougères ; putain de merde, ça sent la fin ! La douleur reste vive, insiste ; moi aussi. Un coup de pommade anti-inflammatoire ne change rien non plus. La machinerie se grippe, je suis bon pour l’abandon, carcasse de rouille de chair et d’os, le corps déglingué. Puis je repense à cette nuit de fin mars, en 2016, sur la Flèche Vélocio. Une nuit de pénombre et de crachin. Une part de ténèbres. Une nuit qui aurait pu se finir là, et je ne serais plus à vous raconter mes élucubrations, écrabouillé comme un lapin pris dans les phares. Il s’en est fallu d’un rien. Je m’en souviens comme à quelque chose de froid, qui fait partie de moi. Avec recul, sans traumatisme. Un gros coup de chance qui doit avoir un sens, emboîté dans le puzzle de 20000 pièces de chaque jour de ma vie. Hasard ou destin, je m’en fous complètement, ce n’est qu’une histoire de vocabulaire. Mais il ne doit pas se perdre, ce moment de noirceur bien au-delà de la nuit. Si je veux qu’il serve à quelque chose, d’un point de vue pratique au moins, à demander un Randonneur 5000 et 10000 de plus, je n’ai pas le droit d’abandonner. La justification est ridicule, foireuse. Gaminerie ou bon sens paysan, je n’ai rien de mieux à quoi me raccrocher. Le mystique attendra plus tard. Une fois de plus la tête est têtue, tête de bois ; organe de mauvaise foi, même si le corps ne tient pas la distance. Alors la citadelle de Fougères se dessine comme une étape et pas comme une destination, et je vais pointer en serrant les dents. Je ne vais pas voir l’antenne médicale. Trop peur qu’on ne me laisse pas continuer. Je sais comment sont les soignants, parfois têtus, j’en suis un. Je préfère laisser passer un peu de temps, en profiter pour prendre encore une bonne douche. Avec lessivage des fringues cette fois-ci… Et aller voir plus loin de quoi sont faits les grains d’asphalte de ce gris mi-ange mi-démon.

Je repars tout trempé, c’est le jeu de l’autonomie quand on ne veut pas trop se charger. La fraîcheur due à l’humidité me fait momentanément un peu de bien, mais ça ne dure pas. Rien de nouveau, le dessous de la cuisse émet une vive douleur à chaque tour de pédale. J’essaie d’y aller en souplesse, régulier. Comme une locomotive à vapeur, la volonté tranquille, une volonté de fer. Pas facile avec toutes ces bosses, et pas rapide non plus ; forcément. Il reste 300km. Trois cents seulement sur les douze cents, mais 300km encore. Comment tenir ? Petit calcul mental : environ 50000 fois à me faire harponner les chairs. Comme un goût d’éternité, le paradis en moins, l’enfer pas loin. Il faut que j’arrive à me détacher de cette sensation, à me concentrer sur la route, sur ces gens qui nous croient par avance forts et victorieux. Eux non plus il ne faut pas les décevoir, mais là, c’est presque une question de vanité, d’orgueil. Après Le Lorroux, je suis de retour en Normandie. Ma moyenne chute. Visant au départ les 72h bien qu’avec l’impression de me traîner, je révise mon arrivée à 80h, en me traînant réellement cette fois. Rien n’est gagné, faut-il encore finir, y parvenir. Grosse leçon d’humilité. Je continue comme un enragé. Avant Hercé, j’aperçois une aire de pique-nique à l’ombre. Une bonne dizaine de cyclos y sont arrêtés. L’invitation est bien tentante. Je fais une halte moi aussi. Peut-être que ma cuisse a encore besoin de repos. Je n’y crois pas mais il faut essayer. J’étale mon duvet sous les arbres et me couche dessus. Pas loin de quarante minutes encore une fois, et à mon réveil plus personne. Calme, solitude, taches de lumière traversant les branchages et chants joyeux des oiseaux. Rien d’autre. L’impression est étrange. Sentiment profond d’abandon au-delà de la blessure. C’est complètement irrationnel, ces gens ne me devaient absolument rien. Ma cuisse redémarre légère alors le moral remonte, puis la douleur revient en deux minutes à peine, aussi intense qu’avant. Je tente de la tenir à distance. Chaque instant de roue libre dans les grandes descentes vers Gorron est un instant de grâce. J’essaie alors de me focaliser sur le sommet des bosses et leur promesse de bien-être, après ce qui semble être entrecoupé par des éternités de déchirure. Un peu avant Ambrières-les-Vallées, je m’arrête à un point de ravitaillement improvisé. Mes bidons sont presque à sec avec cette chaleur, et j’ai besoin de l’aide d’un bon café. La gentillesse de ces habitants sur les bords de route remonte le moral. Ils notent le numéro des participants qui s’arrêtent, pour savoir quand ils arrivent. Je leur dis que j’y vais tout doucement parce que je me suis fait mal, mais que ça va aller. Je ne leur parle pas d’abandon, ça ne sert à rien, c’est intime et honteux. Encore des gens qu’il ne faut pas décevoir. Ambrières-les-Vallées est toujours un joli petit village, blotti au fond de sa cuvette, d’autant plus agréable aujourd’hui que je n’ai pas l’impression de remonter toute la belle descente par laquelle je suis arrivé… enfin pas tout de suite après la traversée de la Varenne. À Lassay-les-Châteaux, la supérette est prise d’assaut par les cyclos. La grande place également. J’y succombe moi aussi. Je me fais une overdose de glaces, la cuisse étalée sur le pavé, bien à plat. Le contact dur et glacé me fait du bien. Puis il faut repartir, pour essayer d’atteindre Villaines-la-Juhel avant qu’il ne fasse trop nuit. Bientôt la lumière rasante commence à dévorer les champs. Un feu froid et roux gagne l’horizon. Je craignais le raidillon du Ribay et ses 100m de dénivelé, et en y allant tranquille la douleur ne se fait pas plus vive, m’imposant tout de même des pauses de pédalage d’une seconde quand elle devient intolérable. Je dois paraître un peu stupide à me mettre en roue libre en grimpant. Je parviens en haut de la butte tant bien que mal, trouvant la force je ne sais où, et la fin de l’étape jusqu’au contrôle de Villaines-la-Juhel sera moins douloureuse. Je croise furtivement Jean-Phillippe Battu, parti en 90h et déjà très en retard. Comme il y a quatre ans, comme une marque de fabrique, comme le lapin d’Alice. Il y a un moment que je ne me suis pas rendu sur ses brevets, à Grenoble. Trop compliqué cette année, mais j’y retournerai.

Reparti de Villaines depuis peu, des habitants d’un village font la fête quand j’entends en passant, prononcé le mot magique de café. Pour moi qui commence à piquer du nez, ça tombe à pic, justement. Je m’arrête, discute cinq minutes, et repars mieux réveillé. La nuit est très noire, déjà froide, remplie d’étoiles mais la lune n’est pas encore levée. Petit moment de désespoir en voyant Mamers indiqué à une petite trentaine de kilomètres. J’en garde le souvenir d’une montée de nuit interminable, d’une montée de jour laborieuse également. D’une multitude de loupiotes rouges en rang d’oignon dans une procession infinie, les roues presque les unes dans les autres. Cette nuit, quelques feux rouges illuminent le lointain, et je suis seul, à pédaler sur une jambe et demie. Arriver à Mamers est un moment de bravoure dans ce qui semble être une montée ne devant jamais finir, au milieu de la campagne venteuse et solitaire. Puis la petite ville insaisissable apparaît, avec au pied de la descente la promesse du ravito organisé par le club cyclo local. Je me rappelle d’une bonne soupe… mais le stand a été dévalisé par ceux qui me précèdent. Je repars dans un petit groupe. En route vers Saint-Jouin-de-Blavou, la brume réapparaît dans la nuit humide. Sensation glaciale, vraiment ; impression de randonnée polaire en novembre ou février, par -5 ou -10°C. Je n’ai pas prévu de vêtements chauds. Je grelotte en tenue d’été. Imperméable et veste jaune me laissent glacé, mais le froid m’anesthésie un peu la cuisse, rendant la douleur plus supportable. C’est le bon côté des choses. Néanmoins, je voudrais bien me réchauffer le reste du corps. Un couple organise une halte thé / café. Incroyable, des gens nous attendent à 4h du matin, dans le froid, dans l’humidité, dans le brouillard, tout à fait gratuitement dans tous les sens du terme. Des bons samaritains. Il ne faut pas me le dire deux fois pour ingurgiter quelque chose de chaud, mais je repars assez vite, frigorifié. Puis je me dis que le ridicule ne tue pas, contrairement à ce froid atrocement glacial, un vrai de froid de gueux, arctique ; alors je sors mon sac de couchage que j’avais hésité à prendre au départ, comme quoi l’instinct à du bon. Cette fois-ci il s’agit plus de survie que de confort. Je m’embobine dedans et le laisse dépasser en jupette très élégante ! Mon ressenti change alors du tout au tout, le corps et le dessus des cuisses vite envahis d’une douce chaleur. Je conserverais cet accoutrement grotesque de bibendum d’opérette jusqu’à la levée du jour, c’est le prix du bien-être. En approchant par les creux et bosses du vallon, l’agglomération de Mortagne-au-Perche se dessine, étalée dans son éclairage public orangé.

En quittant Mortagne, je vois la lente procession des loupiotes rouges qui se dirige en file indienne vers la forêt, alors que l’aube va bientôt entrer en scène. Je roule mon duvet et me déleste de mon scaphandrier de nuit. À la bifurcation Senonches / Neuilly-sur-Eure, le soleil rasant est maintenant pleine face. Difficile de garder les yeux ouverts face à la luminosité crue droit devant. L’effet hypnotique est terrible après cette troisième nuit où je n’ai pas dormi. Halte à Neuilly-sur-Eure dans l’excellente pâtisserie qui est restée ouverte toute la nuit. J’y prends des petits cakes aux fruits confits. Deux boules délicieuses qui font du bien au moral après la nuit glacée. L’air est encore frais et humide au sortir de l’aube. Sur la route de Senonches, quand elle semble en légère descente, le vélo n’arrive pas à accélérer même en pédalant. Les gros grains de bitume rugueux retiennent les pneus. Les bois sont glacés, je les devine spongieux, et les routes restent toujours humides en direction de Dreux. Dans les bas-côtés, les champs gras et retournés laissent échapper une odeur d’humus et de purin mélangés. La direction me semble incertaine, arrivé en ville. Fléchage avare pour rejoindre le point de contrôle. Peut-être juste un effet de la fatigue. Deux cyclos me rejoignent, je ne suis pas perdu. Je me laisse guider. Dernier pointage avant le retour à Rambouillet. Ma cuisse me fait toujours aussi mal, mais je sais maintenant que j’irais au bout. Une petite cinquantaine de kilomètres sur une jambe et demie, alors que je viens d’en faire 250 dans ces conditions, je ne suis plus à ça près.

Je ne m’attarde pas au contrôle. La circulation est sauvage et furieuse dans Dreux, surtout en repartant. La traversée de la ville m’a toujours laissé cette impression de folie et d’agressivité. Puis les bagnoles dispersées, la vaste plaine agricole reprend ses droits. Le tout plat réussi mieux à ma cuisse. Je peux me permettre de brefs instants en roue libre. Lâcher du lest quelques secondes en savourant cette voluptueuse absence de sensation de déchirement… qui reviendra avec une régularité sadique, à chaque tour de pédale ! Sur la fin, je n’avais plus vraiment en tête la notion de changement de parcours intervenue la veille du départ. Ce concept de dernière minute était resté nébuleux, ou plutôt je ne m’en étais pas soucié. Je l’avais rangé dans un coin de cerveau lointain, en manque de sommeil. Sur cette dernière étape, très vite plus rien ne correspond aux indications de ma feuille de route. Les fléchages sont mis à jour et me font passer par des villages qui n’ont rien en commun avec ceux qui étaient prévus. Du coup, j’ai l’impression de ne pas avancer, du fait de ne pas pouvoir me rendre compte de ma progression sur le papier. L’empressement d’en finir me gagne. Le final largement en forêt m’agace. J’accélère, double de loin en loin quelques participants, essaie de faire abstraction de ce qui me poignarde les chairs. Impression de tourner en rond, de rallonger les kilomètres, de souffrir pour rien. Envie d’arriver, envie que cette cuisse cesse de hurler sa douleur. Envie de la faire taire comme je ne parviens pas à rester sourd à ses appels. L’impatience monte avec tout ce chemin que j’ai l’impression de faire en plus. Impression laborieuse, erronée surtout. Rambouillet se précise enfin. Et voilà les vieux murs d’enceinte de la Bergerie Nationale. Ils semblent s’étendre sur des kilomètres, sans fin. Défilé d’arbres, de pierres, de voitures glissant sur une longue langue noire. Enfin un angle, le mur part à droite, j’y tourne aussi. Rambouillet est bien là, petite ville grouillante de la vie insufflée par cette incroyable rencontre internationale. La fin est imminente. Me voici de retour à l’endroit qui m’a vu partir il y a trois bonnes journées. Je traverse la foule des gens qui m’applaudissent – en quoi l’ai-je mérité ? – en pensant sans doute cette odyssée incroyable. Des cyclos sur le retour, aussi, l’air heureux ou fatigué. Plus que quelques centaines de mètres. Tout ça pour en revenir là, finalement. Moins de 80h malgré tout, d’une quête inutile mais magnifique à la rencontre de laquelle je n’ai sans doute pas fini de courir. À voir dans quatre ans. Le compte à rebours est déjà enclenché. Je peux maintenant déposer le fardeau que je traîne depuis Fougères, abandonner cette douleur-là, en compagnie d’autres douleurs anonymes dont je n’ai même pas idée, et la laisser se dissoudre dans la multitude joyeuse de cette Babel éphémère.

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