Mon Paris-Brest-Paris (édition 2015)

Share Button

SAM_0004Petit rappel du contexte : course cycliste à l’origine, le Paris-Brest-Paris s’est au fil du temps mué en randonnée de cyclotourisme, par la désaffection des professionnels. Après une période de relative indifférence – dans les années 50 et 60 – cette épreuve fait depuis quelque temps le plein, en attirant environ 6000 cyclistes du monde entier. Pour faire face à cet engouement, des départs sont échelonnés du dimanche après-midi au lundi matin, pour se caler sur un délai maximum de 80, 84, ou 90h. À chacun de gérer son avancée pour respecter sa part du contrat, et être de retour dans les temps après 1230km à rouler, dormir, pointer, manger ; voire s’arrêter, photographier, papoter… car il y a du monde qui applaudit sur le bord des routes, des curieux, des interrogatifs, et c’est aussi ça un Paris-Brest-Paris ! Il faut donc bien choisir son créneau, en tenant compte de son heure de départ et du délai accordé. Il faut parfois faire des compromis en fonction de sa forme physique, sa résistance au manque de sommeil – pour affronter une nuit de plus ou de moins – et ses préférences en termes de départ matinal ou tardif. Pour celui qui ne veut pas faire le parcours en autonomie, il y a aussi la possibilité – de facilité – de disposer d’un véhicule d’assistance, attendant son poulain à proximité des points de contrôle, un tous les 80km environ. Il y a donc beaucoup d’approches et de philosophies différentes pour faire « son » Paris-Brest-Paris.

SAM_0005Jeudi 20 août, je sens que la matinée est déjà bien avancée. J’émerge paresseusement du néant. La pluie est passée avec la nuit. J’ai dormi d’une traite, la récompense du bienheureux. C’est donc vrai, le Paris-brest-Paris est déjà fini. Il fait maintenant partie du passé. Le prochain sera dans quatre ans. Le compte à rebours s’enclenche déjà, un peu moins de 1500 jours à attendre ! En fait tout se résume à ça : une longue attente, un petit tour de piste, et les artistes retournent en coulisse. Les figurants aussi : des bénévoles dans les rôles secondaires indispensables, jusqu’aux spectateurs toujours incroyablement présents d’édition en édition, encourageants et applaudissants avec le même enthousiasme le premier comme le dernier. Une institution le Paris-Brest-Paris, trois lettres pour les intimes : PBP. Une grande foire, un grand cirque, une tour de Babel sur roues. Et il y en a : 12 000 roues à caresser le bitume sur plus de sept millions de kilomètres… si tout va bien. Mais tout ne va jamais bien, hélas, pour tout le monde. C’est l’incertitude qui fait le sel de la vie, faux frère de celui qui est mélangé à la sueur, cristallisé sur la peau au fil du temps passé à pédaler. Ce sel récolté par chacun au gré de l’ingratitude de la route, ou au contraire, de sa bienveillance poussant à poursuivre le chemin encore et encore. En cyclisme, facilité ou difficulté sont bien souvent interchangeables. Le même parcours peut-être vécu différemment à chaque fois, selon les circonstances, et c’est ce qui lui donne tout son intérêt. Qu’attendre d’une vie où tout serait tracé, prévu, garanti, planifié, assuré ? Cauchemar sécuritaire absolu ! Le vélo de longue distance éloigne ce genre de choses, rêve de tant de politiciens, et terreur de tout individu un minimum lucide. J’en sais quelque chose. J’ai connu quelques naufrages, défaites dérisoires, G014défis insignifiants auxquels il m’a fallu renoncer par la force des choses, vaincu par le hasard, l’excès de confiance, ou trahi par ce corps auquel je ne peux pas toujours tout imposer impunément. Je me souviens de 2007. Les dominos se sont effondrés en cascade, et moi avec au final. J’ai eu ma revanche, il y a quatre ans. Je l’ai encore eu aujourd’hui, une fois de plus. Les échecs d’hier construisent souvent les fondations solides des victoires de demain, heureusement. Pas toujours. Pas dans tous les domaines, il faut s’y faire, mais il faut y croire. L’espoir, c’est la seule part de grandeur que possède vraiment l’âme humaine, tout le reste n’est que vanité mal placée, et nous en avons tellement au fond.

File0027Voilà. Bon, je pourrais m’en tirer avec une pirouette facile : un PBP ça ne se raconte pas, ça se vit, Monsieur (ou Madame) ! Orgueil démesuré. Non, je vais vous en dire un peu plus, mais à ma façon. Une façon contemplative. Pas à la façon sportive de celui qui se bat pour « faire un temps », qui arrive en plus ou moins piteux état et ne vous parle que de sa moyenne. Une moyenne roulante évidemment, bien plus prestigieuse, comme si les arrêts ne comptaient pas, comme si le temps total était une imposture. Ni à la façon blasée de celui qui a fait une dizaine de PBP, connaissant tout comme sa poche, et vous prenant de haut, oubliant qu’il faut bien commencer un jour. Encore moins à la façon absolue de celui qui fait le parcours en moins d’une cinquantaine d’heures, faisant reposer toute l’intendance sur les épaules de ses accompagnateurs, ne voyant lui-même que chimères en route. Et pour finir, sans la solution de facilité du véhicule d’assistance comme béquille incongrue. Quelle idée de faire une telle distance à vélo tout en se faisant suivre par un véhicule motorisé ? Le concept m’échappe. Bouée de sauvetage superflue. Le défi est contre soi-même, il n’y a rien à prouver, il n’y a rien à prendre au sérieux, il n’y a aucun enjeu. C’est là toute la gloire de ce genre d’épreuves, si rares dans un univers sportif où tout doit être mesurable, comparable, classable, profitable ; à l’image des compétitions où les larmes attendent à l’affût d’un centième de seconde. Larmes de joie d’un côté, de désespoir de l’autre. Le chronomètre en est le seul juge, sentence aride et arbitraire, parfois tellement injuste. Ici aussi le temps guète. De manière plus conciliante, plus douce, plus relâchée, à la portée des gens ordinaires. Mais parfois sans trop flâner, il faut bien fixer une limite.

File0045Jeudi 20 août au matin, donc. Derniers départs du lundi avant l’aube ou efforts qui se prolongent vers la limite des 90h, certains ne sont pas encore arrivés. C’était ma dernière nuit tranquille avant un moment, avant longtemps. Celle-ci était facile, le déficit de sommeil était tel qu’il a vaincu tout le reste, balayé l’excitation, la nostalgie, et la souffrance surtout. Cette douleur diffuse à l’arrière de la cuisse, cette satanée zone de contact avec la selle, qui sera toujours aussi atroce de jour comme de nuit, inlassablement. Comment la stopper juste cinq minutes, la faire taire seulement un instant ? Comment faire quand aucune position n’est confortable ? Ni debout, ni assis, ni couché ! Je marchande avec mon corps, essaie d’explorer les possibilités qui me donneraient un peu de soulagement, juste un peu, en pure perte. Dans ma gorge le comprimé me donne la nausée, antalgique paraît-il. La notice le dit, la réalité le contredit. Maudite selle, je te hais tant ! Curieuse impression – bien plus que cela en fait – que d’être écartelé, que de sentir la chair de désunir, se déliter, les fibres musculaires s’arracher lentement, se séparer en se déchirant les unes des autres. Douleur sourde et continue, châtiment digne de je ne sais plus quel Cercle des Enfers de Dante, lecture aride et lointaine. Sans relâche, sans sommeil, sans répit, la douleur commune de l’escarre. Un mot si laid trahissant une réalité sinistre. Le stade n’est pas très avancé, la situation pas désespérée, mais quel curieux décalage que de l’expérimenter sans être par ailleurs physiquement diminué. Situation surréaliste. Cette cruauté, je l’ai sentie en cours de route naturellement, mais impuissant à la combattre, essayant de faire la sourde oreille à ses avertissements, négligeant surtout ses appels répétés. Aller au bout de soi-même, ne rien lâcher, des expressions si souvent galvaudées. Au moins j’aurais essayé de faire ma part. Aucun regret, il faut parfois aller au bout des choses, loin de son petit confort d’Occidental gâté par la vie. Je ne pensais pas en arriver là – tout du moins une part de mon esprit s’y refusait – même si j’ai toujours eu l’assise fragile. Même si j’en ai déjà rencontré des selles – pour moi – douloureuses. Mais à celle-ci revient la palme de l’ignominie. Une selle en cuir pourtant. SAM_0936Les pourchasseurs inlassables de kilomètres vous le diront, il n’y a rien de mieux pour avaler de la distance. En principe oui, mais celle-là, je n’ai jamais réussi à la dompter, encore moins l’apprivoiser, car le cuir est une matière vivante, bien loin de la servilité de la matière plastique. Je m’étais fait à l’idée de ne jamais arriver à la roder convenablement, en près de cinq ans ! Malgré les milliers et les milliers de kilomètres, plusieurs dizaines, elle est restée inflexible, dure comme du bois, le cuir trop tendu dès l’origine, trop épais sans doute aussi. Fabrication bâclée, une honte pour un produit d’un tel prestige, d’un tel prix. Sacrée peau de vache, j’ai tiré le mauvais animal. D’autres t’ont dépouillé, et c’est à moi que tu le fais payer. Je n’y suis pour rien. En tout cas pas plus que mes autres congénères carnivores. Les végétariens sont moins cruels. Mais quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense, quoi qu’on fasse, la vie se nourrie toujours de la mort ; et eux aussi. Car le règne végétal fait partie du monde du vivant, ébauche lointaine de ce que l’évolution parviendra à faire de nous avec tellement d’ingéniosité, il survivra sans doute à toute notre folie. Arbres millénaires voyant avec sagesse défiler la vie des hommes, succulentes apprivoisant l’aridité du désert, ginkgo biloba bourgeonnant à Hiroshima au printemps 1946, y a-t-il autre chose que de la grandeur dans tout cela ?

Je m’éloigne du sujet, alors comme vous connaissez déjà la fin, autant reprendre depuis le début. Revenons donc quelques jours plus tôt. D’un point de vue météorologique, tout devrait bien se passer. Un bon point. Pas de grosses chaleurs, un soleil pas trop cuisant, et juste ce qu’il faut de nuages pour que les températures restent agréables. Le cocktail idéal en somme. Un grand changement pour moi qui ne sais pas ce que c’est un Paris-Brest-Paris sans pluie ! File0128En 2007, elle s’est montrée tenace et vicieuse, s’infiltrant dans les corps et les âmes pour mieux les faire échouer, et elle en a vaincu des coriaces ! Il y eut tant d’abandons cette année-là, et moi dans la longue liste, cumulant hélas bien d’autres facteurs d’échec. Quatre ans plus tard, en partant le lundi matin, je me suis retrouvé au cœur d’un orage furieux. Une nuit surréaliste et impitoyable, où beaucoup s’étaient réfugiés sous n’importe quoi pouvant les abriter. Je n’ai pas voulu m’arrêter, j’avais un affront à laver, et il fut bien rincé, une bonne partie de l’aller jusqu’à Brest, et aussi un peu au retour ! Ainsi, paradoxalement ces conditions hostiles m’ont donné quelque chose à combattre, la force de le faire, et surtout l’envie d’aller jusqu’au bout. Et j’y ai été. Même si j’en ai connu d’autres des épisodes de foudre, des plus impressionnants, surtout en montagne quand tout vibre à l’unisson : la roche, l’air et le corps sous l’assaut des éclairs. Néanmoins ce souvenir du PBP 2011 reste particulièrement vivace dans mon esprit. Peut-être parce qu’avec le recul je pense avoir pris de gros risques en m’entêtant à rouler quand l’orage était juste au-dessus de moi, mais peut-on toujours se montrer raisonnable dans la vie ? File0163Aujourd’hui, dimanche 16 août, rien de tout cela. Cette année, je prends le premier départ des 90h. Un changement pour voir les choses sur leur envers. Échanger la nuit contre le jour, et la clarté contre l’obscurité. Changer de point de vue pour vivre le parcours différemment. Il y a un côté tactique aussi. En précédant le plus gros de la meute, et en pensant mettre beaucoup moins de temps que le délai accordé, je devrais être tranquille dans des lieux de contrôle, pas encore trop débordés par le flot des participants. Et en cas de défaillance, j’aurais toujours du monde derrière, pour trouver un groupe à qui me raccrocher, même si ce n’est jamais facile pour moi. Côté voyage, je verrai donc le paysage à l’inverse de ce que j’ai pu voir en partant le lundi matin dans la tranche des 84h. En renversant le cycle nycthéméral, le parcours me semblera bien différent, tout en restant le même, car les sensations sont très différentes à vélo, de jour ou de nuit. Maindru2Côté humain, j’espère mieux profiter de la fête, de la Bretagne, des gens. Je pars avec le plus gros de la troupe, dans le flot dominical, plutôt qu’en catimini avec les derniers du lundi. J’ai changé de monture aussi, plus lourde, bien plus lourde, à contre-courant de mes congénères. Changé de matière, de matériel. Deux bons kilos en plus. Troqué le titane contre l’acier, les pneus fins contre le 650B ventru. Principes techniques éprouvés – les grincheux diront ringards – mais pour un confort tout à fait actuel. Retour aux sources du vélo de randonnée, mais à ma façon. Un vélo de ma conception pour avoir ce que je veux. Moderne à condition d’avoir l’œil, de faire l’effort de s’attarder dans le détail. Cela fait aussi partie de mon défi : partir avec une machine que mon chalumeau a contribué à façonner ! Mais il n’y a pas un grand risque non plus, car plusieurs années se sont écoulées depuis sa création, la route a déjà donné son verdict. Et puis comment mieux connaître quelque chose qu’en le construisant ? Satisfaction ayant sans doute sa part d’orgueil, mais la valeur d’un objet se réduit-elle forcément à la somme d’argent qu’on pose sur la table pour en faire l’acquisition ?

SAM_0963Un Paris-Brest-Paris, c’est un grand barnum, un grand cirque international. Les places se réservent à l’avance, et les représentations y sont rares : une tous les quatre ans, et même pas avec le prétexte d’une année bissextile ! Parmi les premiers funambules à s’élancer, pas de femme à barbe, trop vulgaire – ou trop à la mode si elle chante à l’eurovision – mais des engins à roulettes déguisés en suppositoires géants de toutes les couleurs : blancs, jaunes, bleus, rouges, bariolés. D’autres vélos étranges, couchés ; leurs pilotes aussi, forcément. Un vélo caréné comme une mobylette qui en aurait perdu son moteur. Un valeureux handbike, propulsé à la seule force des bras. Des vélos pliants à l’allure un peu ridicule et étrange, SAM_0955avec leurs petites roues, et la selle et le guidon haut perchés. Des tricycles, des antiquités, des vélos elliptiques, pas mal de tandems, et même une triplette allemande avec trois beaux gaillards dessus. Après ça, le reste de la troupe peut paraître bien fade, trop classique. L’attente est longue dans le sas du départ. Sur la droite au loin, passant sur le pont, tous ces vélos bizarres partent sous les acclamations du public. Dans un quart d’heure ce sera mon tour, notre tour. Départ G, premier grand lâché de la meute des 90h. Départ tactique. Partir devant, en éclaireur, prévoir de ne pas s’accorder tout le temps disponible, s’assurer la possibilité d’avoir du monde derrière à qui se raccrocher au cas où, être bien placé pour éviter la foule et avoir de quoi manger, se doucher, et dormir tranquillement aux points de contrôle. Stratégie gagnante ? En théorie oui ! Je verrai bien. J’expérimente. Il faut tout essayer dans la vie… Si vous n’en faites pas encore, mettez-vous au vélo !

File0057Le sas est maintenant bien rempli, plein de cyclistes, parqués comme pour la foire aux bestiaux, mais en plus joyeux. Si on avait la curiosité d’additionner toutes les distances que chacun à déjà pédalé, combien de millions de kilomètres obtiendrait-on ?  De quoi aller sur une autre planète à coup sûr. Sur la Lune très largement, même sur Mars ou Jupiter, mais sans doute pas jusqu’à Pluton. Tout a ses limites. Certains visages sont tendus, d’autres sont concentrés, d’autres encore sont rieurs pour la plupart. Tous attendent. Quelques visages connus, trop peu. Beaucoup de bonne humeur, pas de peur, que ce soit le premier essai ou que la dizaine approche. La longue distance à vélo est souvent addictive. C’est ma troisième participation. Sur un PBP, la légitimité vient en roulant, alors je ferai mieux la prochaine fois, forcément ! Au-dessus de cinq, plus assez de doigts pour le montrer aux étrangers, dans cette espèce d’espéranto cycliste approximatif. Tous mettent la meilleure volonté du monde pour essayer de se faire comprendre, dans ce curieux mélange d’anglais aux quelques touches de français ou d’autres langues. La gestuelle essaie de combler les manques, de boucher les trous d’une manière plus ou moins imaginative. On ne comprend pas toujours tout, et quelquefois on ne comprend même rien, mais le vélo est universel, le sourire aussi. 350 pédaleurs provenant d’un peu partout à la surface de la planète vont s’élancer, d’autres suivront jusqu’au lendemain matin, juste pour voir à quoi ressemble la Bretagne, si Brest fait toujours trempette dans la mer d’Iroise. Si vue du vieux pont Albert Louppe, à Recouvrance on semble toujours prêt à partir pour des voyages extraordinaires, ou s’ils sont plutôt devenus immobiles, tels les destinations éthyliques se noyant dans des vapeurs d’alcool. Avant le départ toutes les destinations se ressemblent, mais toute expédition comporte sa part de rêve. Si on ne compte pas la trouver chemin faisant, la route n’a alors aucune saveur, autant rester chez soi. Je n’ai jamais ressenti le besoin du sport pour le sport, de la sueur dans le seul but d’alimenter un chronomètre, question de point de vue.

SAM_0942L’attente a été longue, mais c’est parti. Un Paris-Brest-Paris ça se mérite. Par des qualifications d’abord, mais surtout par un intervalle interminable de quatre ans. Si long à arriver, mais si vite terminé, alors ça se savoure. Les premiers tours de roues s’éloignent peu à peu. Seuls ceux-là comptent. Les autres, tous les autres, ne seront que la répétition des précédents. De tous les précédents. Entre un quart et un demi-million de tours de pédales selon les tempéraments. Pour le contemplatif que je suis – ne commettez surtout pas l’erreur de me prendre pour un sportif – ce chiffre me donne à chaque fois le vertige. En y réfléchissant, comment y survivre, comment tout simplement y arriver ? C’est possible, naturellement. Je le sais, et je l’ai déjà fait plusieurs fois, mais en y repensant, je suis toujours aussi étonné. Les premières alliances se forment, implicites, pour cent mètres ou pour mille kilomètres. On ne le sait pas forcément au départ, on le constate à l’arrivée. Rouler c’est aller voir ce qu’il y a au-delà d’ici, et quelquefois au-delà de soi. Il faut de la ténacité à vélo, pas du courage, surtout pas. Il n’y en a aucun là-dedans. Le courage consiste pour moi à avoir la force d’affronter dignement l’injustice que le destin a placée sur votre route, rien que pour vous tracasser, parfois jusqu’à l’absurde, et non pas à aller rencontrer ce que l’on recherche volontairement. Il n’y a donc aucun courage à faire un PBP – n’en déplaise à certains qui tiennent à leur part de prestige – mais il ne faut surtout pas le dire aux spectateurs qui applaudissent sur le bord de la route.

SAM_0950Les regroupements ont une certaine homogénéité, parfois passagère, celle de la force du mollet qui veut suivre cet agglomérat hétéroclite en formation. Le mien comporte un Indien, une paire d’Autrichiens, des Taïwanais. Vous ne savez peut-être pas tout le mal que je pense du « made in China », et surtout de la cupidité du monde occidental qui nous l’a imposé partout, tout en pleurnichant maintenant de ses larmes de crocodiles sur la sacro-sainte croissance perdue. Mais on ne mélange pas les torchons et les serviettes, les Canadiens et les Québécois, les Chinois et les Taïwanais. Le rythme s’est stabilisé à bon train. De quoi grappiller pas mal de temps dès le départ. De quoi se faire une petite marge confortable pour faire face aux imprévus… si nécessaire ! Déjà nous doublons des vélos spéciaux partis avant nous. Des vélos couchés flâneurs. Des antiquités aussi, qu’il ne faut sans doute pas brusquer. Des curieux vélos elliptiques, drôles d’échassiers géants paraissant déboulonnés d’une salle de fitness, SAM_0948et montés sur roulettes pour l’occasion. Sentiment impressionnant d’avoir soudainement rapetissé en les dépassant. Leur allure est majestueuse, leur avancée grandiose, à défaut d’être bien rapide. Un tricycle tandem semble prendre les virages serrés en force, pour imposer brutalement sa présence au bitume. Une conduite qu’on n’a plus trop l’habitude de voir sur la route, à la hussarde, sans compromis, un peu comme en side-car ancien.

Les kilomètres défilent assez vite. Plus de 30km/h, arrêts pipi compris ! Le spectre de 2011 traîne dans un coin de ma tête. Il voudrait ressortir au grand jour, j’essaie au contraire de l’enfouir, de le faire taire. Parti bien top vite cette année-là, je l’avais payé par la suite. Mais cette fois-ci je ralentirai à temps. Je ne me ferai pas avoir une autre fois, pas question, certainement pas. Nous troquons déjà la région parisienne pour la Normandie. Nous roulons toujours aussi fort. Dites 33, comme chez le médecin ; 33 tours comme chez le disquaire, qu’importe, nous sommes au dessus. Nogent-le-Roi, combien de fois y suis-je passé ? Une ville tellement familière, et qui semble si tranquille dans le soir. Pas envie de ralentir. Pas envie d’y laisser des plumes plus tard. Il y a quatre ans, j’étais arrivé à Longny-au-Perche, vidé, après 120km seulement. L’aventure s’est bien finie, mais c’était complètement idiot. Est-ce que je suis plus intelligent aujourd’hui ? Est-ce que l’être humain apprend forcément de ses erreurs ? Est-ce que le fumeur arrête, alors qu’il sait très bien que le cancer le guette ?

SAM_0978Je n’aime pas rouler en groupe. Trop stressant, trop d’attention de chaque instant, trop pressé, pas assez contemplatif. Faire attention, avoir la conscience des autres, devant, derrière. Nerveusement épuisant. Un cycliste, en groupe, ça a la bougeotte, c’est imprévisible, ça ne tient pas sa ligne. Un vrai serpent de mer. Et avec la fatigue, ça part à gauche, au milieu de la route, parfois au-delà. Même assoupi, un cycliste ça roule, et pas qu’en roue libre. Souvent ça pédale encore, et parfois de bon cœur ! Est-ce que les cyclistes anglais partent à droite en s’endormant ? Je crois que l’esprit humain le plus primaire est câblé pour la survie quoi qu’il arrive, alors le milieu de la route, c’est bien plus rassurant qu’un bas-côté incertain. SAM_0976Tout est relatif, tout dépend éventuellement de ce qui vient d’en face ! Senonches, toujours pas envie de ralentir. À peine trois heures, et les cent premiers kilomètres sont derrière moi. Mais cette fois il faut se montrer prudent, savoir décélérer à temps. Ne pas y être forcé par la trahison de ce corps qu’on n’a pas su suffisamment écouter. Oui, mais tout va bien.

Continuer à suivre le groupe est devenu obsessionnel. Les Taïwanais se sont évaporés depuis un bon moment. Pas à cause des jambes, mais d’une avarie stupide. SAM_0957Une attache de sacoche rompue, le bagage bringuebalant dans la roue arrière, et je ne les reverrai plus. Ils ont bien dû parvenir à réparer. Rien d’insurmontable en bricolant un minimum. Restent les Autrichiens et tous les autres du groupe, à peu près une quinzaine « à vue de nez ». Curieuse expression, pourquoi pas « à senteur d’œil » ? Personne n’a envie de ralentir, même pas moi. Mais je ne suis pas un costaud, juste un traîne-savates en vadrouille. Mettre la pédale douce, se montrer raisonnable. Dans raisonnable il y a raison, donc si je ne le fais pas, j’aurai tort. CQFD. Pas deux fois de suite la même erreur, mon cerveau le répète en boucle, alors je finis par me laisser glisser en queue de peloton. Adieu frères de pédales, bon voyage et bon vent. Fin du jour et début d’une promenade solitaire de 1100km ! Aussi étrange que cela puisse paraître, on peut très bien rouler seul sur un Paris-Brest-Paris, malgré les 6000 autres participants. À chaque fois que je me fais doubler, j’ai l’impression que seules des fusées passent. Je n’arrive à m’accrocher à aucun groupe. SAM_0979Pas grave, aucune importance, de toute façon je ne le cherche pas vraiment au fond ! Trouver mon allure au milieu d’un peloton a toujours été quelque chose d’extrêmement difficile pour moi, me demande trop d’énergie, psychique surtout, de concentration, et au final me laisse l’impression d’une victoire un peu volée, d’un effort bâclé. Je préfère ne devoir mon avancée qu’à moi seul, plutôt qu’à ceux qui me précèdent. Scrupules déplacés, scrupules stupides, scrupules idiots, mais ce sont les miens.

SAM_1019La nuit vient de tomber sur Longny-au-Perche. Cette fois, la petite ville ne m’a pas terrassé. Je la connais, je sais ce qu’elle me réserve. Je fais un tour complet de la grande place. Les murs ont pris une teinte orangée sous l’éclairage public. Des applaudissements crépitent çà et là. Des spectateurs sont éparpillés un  peu partout, certains dans les coins sombres. Pas le temps de les apercevoir vraiment tous. J’en devine certains. Les changements de cap sont secs. En sortant de la bourgade, au passage devant l’église, pas de surprise ça grimpe toujours aussi fort. Le raidard disperse les cyclos sur le bitume, comme le vent d’automne les feuilles mortes d’un sous-bois. C’est l’occasion de retrouver momentanément une grosse poignée de participants, certains semblants figés dans le bitume. Première bosse sérieuse. La route va maintenant pouvoir prendre un peu de verticalité. Même sans trop en avoir l’air, un Paris-Brest-Paris ça monte. Personnellement, je préfère les montées franches, celles de la montagne qui annoncent tout de suite la couleur, nette et incontestable, sans fourberie.

SAM_1025Pas le même vélo qu’il y a quatre ans. Un bien meilleur confort. L’acier du cadre doit y être pour quelque chose. Les pneus de la Confrérie des 650 aussi. Ils n’offrent pas de résistance au roulement. Des vrais pneus de course… en 32mm de large ! Certains composants sont un peu moins nobles, alors cette année le vélo accuse deux bons kilos supplémentaires. Ce n’est pas la mer à boire, mais il y a quatre ans le relief m’avait paru bien sage, avec un vélo plus léger. Cette fois c’est sportif, les montées ne se laissent pas toutes apprivoiser, il ne faut pas ménager ses efforts. Encore en début de parcours, je suis globalement le flot, alors je double souvent dans les bosses pour ne pas perdre le rythme. Mais bien avant le retour, je sais pertinemment que j’en prendrai certaines au ralenti, comme si le vélo était ventousé à la route. Vaut-il mieux être un cycliste enthousiaste, ou un cycliste fortuné ? Deux PBP absolument différents, mais d’un autre côté, je ne voulais pas en faire deux pareils !

SAM_1001Mortagne-au-Perche se profile. Arrêt fantôme à l’aller, et symbole – en y retournant 950km plus tard – d’un dénouement déjà atteignable, avec un peu de chance et un minimum de volonté. C’est la dure loi des contraires. Situation injuste pour cette ville, mais la symbolique est amusante : obscurité à l’aller, ce sera le plein jour au retour. L’effort et l’ingratitude nocturnes, face à l’optimisme ensoleillé d’un après-midi. Et voilà : quatre ans à attendre dans le canapé, et quelques jours qui seront tellement vite passés sur le vélo. Je refais le plein des bidons, et c’est reparti en solitaire. Ce sera ma façon d’avancer, à mon rythme. La nuit et ses démons n’y changeront rien. Contrairement au reste du vélo, la selle n’est pas franchement folichonne, raide, bien trop raide. Je n’ai jamais réussi à la roder convenablement. Même réglée au minimum c’est toujours resté un vrai bout de bois. Et pourtant j’ai roulé avec, pas plus tard qu’il y a une quinzaine de jours, sur le 1000 de Râches. Le cuir à été coupé trop court, monté trop tendu, trop épais ? Qu’importe, le patriotisme économique a ses limites. Une des premières séries, la fabrication est peut-être mieux maîtrisée maintenant, mais on ne m’y reprendra plus Monsieur Berthoud. Pour mon assise, je retournerai outre-manche sans état d’âme. Eux au moins savent y faire, depuis longtemps, et le résultat est sans – mauvaise – surprise.

SAM_1002Saint-Jouin-de-Blavou, le village est planté-là, dans l’Orne, normand à n’en pas douter, mais ce nom a déjà pour moi une consonance de petite bourgade bien bretonne. Comme un avant-goût des kilomètres à venir. Comme une incitation à pousser sa machine plus loin en avant, encore et encore, toujours un peu plus vers l’ouest. Suré, il n’y a plus personne pour nous acclamer à cette heure tardive. Seule l’église de pierres blanches, se tenant timidement à l’écart de la route, semble nous regarder passer, indifférente. Ses toits se sont perdus dans l’obscurité. La clarté minérale ressortant dignement de la pénombre, les a fait disparaître par contraste. Par ici, l’atmosphère a gardé une part d’humidité. L’air s’est imprégné d’une délicieuse odeur de foin mouillé. Déjà les premiers naufragés de la nuit commencent à peupler les bas-côtés. Première nuit et premiers sommeils imprévus. Pour certains, premiers songes éthérés dans la végétation française. La route sera sans doute bien longue pour tous ceux-là, qui sont si tôt victimes du sommeil. Parmi eux, un duo de Japonais y a succombé. L’un dort profondément dans l’herbe, l’autre regarde assis en tailleur, immobile et silencieux, notre procession à la longueur infinie passer devant lui. Compte-t-il tous ces curieux moutons à roulettes glissant sans bruit en le frôlant presque, ou fait-il un étrange rêve éveillé, si loin de chez lui sur cette terre étrangère lointaine ? Et quand viendra son tour de s’assoupir, est-ce que l’autre s’en rendra-t-il seulement compte ? Quoi qu’il en soit, ça semble bien être là l’expression du comble de l’abnégation.

SAM_1005Une borne lumineuse rougeoyante dans la nuit noire, fantôme inattendu installé là pour l’occasion, annonce Brest à 437km. Après une pause pipi – qui s’hydrate bien urine bien, maxime hélas trop souvent négligée – je suis repris par deux suceurs de roue tenaces. C’est ça aussi la route de nuit : apercevoir une lueur vacillante dans le lointain, y accrocher ses forces comme à une chimère, rattraper lentement le feu rouge, et si l’effort a été bien mérité, ensuite derrière s’y reposer. Mais il ne faut pas se tromper de mirage. Les lumières clignotantes des éoliennes forment aussi leurs propres alignements rougeoyants, plus lisses et plus réguliers, mais beaucoup moins nombreux que ceux des cyclistes de cette nuit. La comparaison est inégale.

SAM_1027Hérisson couvert de puces, c’est ainsi que j’arrive à Villaines-la-Juhel en milieu de nuit, traînant mes compagnons improvisés. Au contrôle, j’essaie de glisser ma roue avant dans un des râteliers en bois… trop étroit. Je reste un instant figé devant, idiot. Pour quelques millimètres de trop, question de mode, mes pneus en 650B ne rentrent pas. Je dois donc trouver un coin de mur pour y adosser mon vélo. Même au plus souple, la vis de réglage tournant dans le vide, la selle me fait de plus en plus mal. Elle révèle sa vraie nature : cruelle, imperturbable, et inflexible surtout. Toujours aussi raide, tel un bout de bois perfide qui se serait habillement déguisé en fauteuil.

Pas envie de dormir, pas envie de grand-chose. Le mieux à faire est alors sans doute de repartir. Les cyclistes se sont maintenant plus dispersés. La ribambelle se délite doucement, de l’espace se forme entre les randonneurs. Les ténèbres semblent gagner la partie. Une bosse de plus se profile. Je double un suppositoire blanc, à la peine dans la grimpette. Un peu plus tard, j’entends le souffle de la bête. À peine le temps de l’apercevoir du coin de l’œil, et le vélo caréné est déjà loin devant. Ces engins sont capables d’une vitesse incroyable, en descente. Pour la montée c’est une autre affaire… alors même s’il a une bonne allonge sur le plat, je le double un peu plus tard. Le manège se répétera des dizaines de fois, occupant une bonne partie de la nuit. Certains ont d’autres astuces pour tromper l’ennui. Un participant à vélo couché, joue à je ne sais quel jeu sur son smartphone. Est-il très attentif à ce qui se passe sur la route ? Au moins ne s’endort-il pas, c’est déjà ça. Question de priorité sans doute.

SAM_1034La circulation a repris il y a un moment. D’abord les camions. La route jaunie temblotante, les convois s’annoncent lumineux, puis passent bruyamment en crachant un jet de chaleur éphémère. Le souffle chaud des engins laisse une bulle de bien-être furtif, mais aussi sans doute de pollution. Leur arrivée en trombe sans même ralentir, n’est pas forcément très rassurante, mais je trouve cette douce tiédeur assez réconfortante. Plus tard, les voitures font aussi leur retour. Je me mets à bailler. À Charchigné, je fais une pause pour enfiler mon imperméable. Sur un Paris-Brest-Paris, il faut toujours en avoir un, au cas où, même si cette fois il ne me servira que pour garder un peu de chaleur. Les moins chanceux en auront besoin au retour, du côté de Dreux, mais c’est une autre histoire ! Fin de nuit, l’air ne s’est pas trop rafraîchi, mais il vaut mieux se recouvrir avant de donner à l’organisme le signal de l’endormissement, entre obscurité et baisse de la température corporelle. Mes jambes restent découvertes. C’est l’été, je n’ai rien prévu, SAM_1037je suis un rustique, et surtout mes genoux apprécient les vertus anti-inflammatoires d’un froid modéré, alors tout va bien. Un vélo géant nous attend en passant par Ambrières-les-Vallées, vestige du Tour de France, et recyclé pour notre passage qui se veut plus discret, moins prestigieux. Égalité de la sueur mais déséquilibre des moyens.

SAM_1042L’aube revient, rare certitude d’un monde tourmenté qui en a de moins en moins. Je suis de retour en Bretagne, Fougères n’est plus bien loin. La forteresse médiévale est toujours aussi imposante. Mais depuis la guerre de Cent Ans on ne l’y reprendra plus, juré, alors dans la lumière rasante elle ne se laisse pas attraper par l’appareil photo. Au contrôle, j’en profite pour prendre une douche, façon de bien attaquer la matinée. À ce stade du parcours, apparemment bien peu partagent mes préoccupations en terme d’hygiène, car ma demande surprend. En tout cas il n’y a pas d’attente, au moins je ne suis pas dérangé. Désincruster de la peau toutes ces heures transformées en sel me fait le plus grand bien. Je suis paré pour affronter cette journée du lundi. Par contre, je ne sais toujours pas quoi faire de cette selle tournant au supplice. Je n’ai jamais connu de cuir aussi obstiné, même en étant neuf… alors que celui-ci est loin de l’être !

SAM_1047Je repars par l’ancienne N12. La circulation s’est évanouie ailleurs, depuis que la voie rapide lui a volé la vedette. La route est restée bien large pour le peu de véhicules qui y transite. Les très longues bosses sans beaucoup de relief se sont changées en montées courtes mais plus marquées. Sens-de-Bretagne, la matinée s’annonce belle et chaude, le ciel bleu règne sur l’ouest. Je m’arrête pour une séance de crème solaire, et j’en profite pour me remettre en tenue légère. Une étape agréable malgré une route plus vallonnée. J’arrive à Tinténiac vers la fin de matinée. Il y a du monde cette fois, c’est la cohue, l’heure de pointe des randonneurs. Je préfère repartir vite fait pour m’attarder plus longuement à Quédillac. L’étape est courte, 26km. SAM_1062Pas de pointage officiel, alors beaucoup ne s’y arrêtent pas. La prochaine halte devrait donc être plus tranquille. La montée vers Bécherel me colle à l’asphalte. Le poids du vélo se fait sentir. Tant pis, j’arriverai bien en haut un jour. La Cité du Livre en abrite-t-elle… des Bescherelle justement ? En regard de la côte, et même si cela ne s’écrit pas pareil, je comprends mieux pourquoi la grammaire française est parfois si aride ! L’amalgame est étrange, la conclusion facile, stupide aussi, mais l’image me plaît bien. Pendant ce temps, un autre participant me rejoint, curieux de ma machine, et nous voilà à grimper ensemble, SAM_1064tout en discutant de mon montage de freins à disques. En papotant mécanique, la bosse passe finalement bien mieux ! J’arrive à Quédillac peu après midi. Comme prévu, l’ambiance est beaucoup plus tranquille qu’à Tinténiac.

SAM_1073Voilà que le soleil se couvre de gros nuages gris-blanc. Loin d’être menaçants, ils tempèrent agréablement l’atmosphère. Je commence à guetter les contrôles secrets. Apparemment rien à Illifaut cette année, un grand classique du retour en 2007 et 2011. Maintenant que le soleil à repris ses droits, je cherche un petit coin d’ombre. Je m’arrête en surchauffe sur la route de Ménéac. Les bosses me semblent maintenant courtes mais assez velues. J’arrive à Loudéac en milieu d’après-midi. Toujours pas de contrôle secret à l’horizon. Tant que je ne me perds pas… pas de problème !

SAM_1095Tout juste en repartant du contrôle, je m’arrête au Netto. Malgré l’heure tardive pour un déjeuner, j’ai comme une petite faim. Le hard-discount alimentaire a du bon, je me concocte un repas princier pour moins de quatre euros ! Je le dévore à l’ombre, dans un coin du parking, en compagnie de deux cyclos anglais. Un moment de calme et un vrai petit bonheur de randonneur. Le vélo est un véhicule simple, alors il faut savoir apprécier les plaisirs simples, eux aussi ! Après Trévé, un cyclo arborant un maillot à la croix de Saint Georges est arrêté dans le bas-côté. Il y cueille des pommes sauvages et les distribue, bras tendu. SAM_1107Il ne doit pas connaître les subtilités de nos petites pommes normandes ou bretonnes, à gnole ou à cidre. J’en attrape une au vol. Le côté âcre du fruit ne me gêne pas, j’aime les goûts acides. Au moins n’est-elle pas véreuse ! Dans les environs de Grâce-Uzel, les bosses me semblent ingrates. Le vélo n’avance pas, il m’impose sa lenteur exaspérante. Vers Merléac, je croise les premiers déjà sur le retour. Ils sont partis avant moi, mais c’est bien loin de justifier les presque 300km qu’ils ont d’avance ! SAM_1127Nous ne participons pas à la même randonnée. Qu’auront-ils perçu de cette aventure ? Qu’auront-ils remarqué de la route, des gens, de toute cette fête qui gravite autour de nous ? Il faut de tout pour faire un monde. Fusées dérisoires, je vous ressemble si peu !

Le contrôle secret arrive finalement à Saint-Nicolas-du-Pélem, qui d’arrêt optionnel devient contrôle officiel. Profitant de l’escale forcée – pour une fois que je n’avais pas l’intention de m’arrêter ! – je succombe à une bonne soupe. L’idée peut paraître curieuse avec la chaleur, mais au contraire, c’est une bonne occasion de se réhydrater sans avoir l’impression d’avaler beaucoup de liquide. Depuis quelques heures je ressens une soif intense, sans arriver à la calmer avec le contenu de mes bidons, alors ça ne pourra pas me faire de mal. Initialement, j’avais prévu de dormir ici en début de nuit, mais comme je suis en avance sur mon tableau de marche, ce sera peut-être à Brest. En tout cas, autant avancer jusqu’à Carhaix-Plouguer… et je verrai bien là-bas.

En fin d’après-midi, des convois agricoles passent en sens inverse. La moisson doit avoir lieu dans les environs, et je dois me trouver dans la trajectoire d’un silo ou d’une coopérative. Entre deux apparitions de tracteurs, les premiers participants des 80h sont maintenant dispersés, éparpillés de loin en loin. Le premier groupe creuse son avance. Dans la campagne c’est la fête. D’un hameau, s’échappent les odeurs du barbecue et les relents de l’accordéon. Réminiscence d’une France en voie de disparition, phantasme de circonstance pour tous les Américains et Chinois pédalants. SAM_1130Cette étape est bien roulante, malgré les petites routes. Les bosses se font oublier, et je passe à Maël-Carhaix en m’interrogeant. Dans la cohue, je crie un « Il y a un contrôle ici ? » et on me répond à la volée « Non, ce n’est pas pour vous, c’est au retour ». Me voilà donc au moins prévenu du prochain contrôle… si peu secret ! J’arrive à Carhaix-Plouguer en début de soirée. Toujours en avance sur mon planning, toujours pas envie de dormir. Il fait encore jour, alors autant pousser jusqu’à Brest. Je verrai la ville de nuit. Comme je la connais de jour et au petit matin, il me manque seulement cette vision pour compléter ma collection de souvenirs.

SAM_1139La soirée est un peu plus fraîche que la veille, j’enfile mon imperméable, change les piles de mes torches, et c’est reparti pour ce long faux plat qui va m’emmener jusqu’au Roc Trévezel. Bientôt le chemin de l’aller se sépare de celui du retour. Dans mon souvenir, dès le départ de Carhaix-Plouguer, une fois sur la D769 la route s’élevait en pente douce. Finalement pas du tout, elle est plutôt plate et redescend même par moments. La montée se fait désirer, elle synchronise le suspense avec la fin du jour. Le rideau doit être baissé pour que commence le spectacle. Je pars à l’assaut du Roc dans la pénombre naissante. À l’approche de La Feuillée, des éclairages SAM_1143de cyclistes réapparaissent en sens inverse. Je ne suis plus seul au monde. Plus tard, les lumières rouges du mât de télécommunication jaillissent de la nuit noire. Roc Trévezel est tout près. Il y a quatre ans, au matin, je ne l’avais même pas aperçu, noyé dans la brume.

Il faut maintenant ne pas s’assoupir pendant les 50km qui me séparent encore de Brest. En bifurquant à Le Queff, pour quitter l’itinéraire commun, les premiers bancs de brouillard apparaissent, puis s’effilochent lentement après Dirinon. Au retour, ils auront sans doute eu le temps de mieux s’installer. Brest se rapproche, Loperhet, pourquoi pas l’opérette, pour mieux cadrer à notre spectacle itinérant ? SAM_1156Le pont Albert Louppe se dévoile enfin. J’y fais un arrêt contemplatif. À droite en contrebas, le pont de l’Iroise charrie un véhicule furieux trouant le silence de temps en temps. De l’autre côté, les lumières lointaines offrent un spectacle plus reposant. J’observe, je fais jouer les lumières, les reflets, puis je repars. Il reste encore six kilomètres pour rejoindre le lieu de contrôle. Il n’y a pas beaucoup de fléchage. Par moments je me demande si je n’ai pas raté quelque chose, mais finalement non, tant mieux.

Le milieu de la nuit commence à être un peu frais. La moitié est faite… Il ne reste plus qu’à rentrer. Facile à dire, mais avant cela je m’accorderais bien une petite pause sommeil. Pas question de commencer à m’assoupir sur le vélo, au milieu de 6000 cyclistes en vadrouille ! J’ai bien mérité de dormir quelques heures, mais pas de chance, pas de couchage de disponible. Il faut attendre, debout, dans les escaliers. L’arrêt prolongé et l’éveil forcé me fatiguent. Mes compagnons d’infortune deviennent nerveux, tous voudraient juste s’endormir un peu, comme je les comprends ! Il faut attendre cinq minutes, puis quinze… Ça commence à sentir l’arnaque. Les bénévoles semblent perdus. Je profite de ce moment de flottement et d’incertitude pour aller prendre une douche. J’irai dormir propre, ce sera déjà ça ! En ressortant, toujours pas de place. Il faut attendre pour voir… encore un bon moment… après trois heures du matin. Il y a bien une trentaine de couchages de libres en théorie, mais personne ne sait vraiment où ! Finalement, il faut maintenant attendre une demi-heure de plus… après trois heures et demie ! Je ressors donc de ce pandémonium pour aller m’allonger dehors, sur un banc. Énervé par toute cette pagaille, le sommeil ne semble plus vouloir venir. Tant pis, je repars.

Guipavas, Landernau, la Bretagne est déserte cette nuit. En quittant l’urbanisation, le brouillard a gagné du terrain, le froid aussi. À Le Queff, je rejoins l’itinéraire commun à l’aller… et ça se voit immédiatement. SAM_1142La longue procession des 90h allant à la rencontre de Brest est aussi impressionnante qu’ininterrompue, aussi éclairée que fatigante en sens inverse, envahissant parfois plus de la moitié de la chaussée. Vu leur nombre incroyable, je me demande bien à quoi la lampe frontale peut bien leur servir, en plus des torches sur le vélo. À part pour éblouir tout ce qui vient en face, l’utilité est bien discutable. Le civisme et la logique ne semblent pas d’actualité. Cette année, les touches vertes jaunes et violettes de la lande bretonne, qui m’apparaîtraient bien fades dans la pénombre, me sont de toute façon invisibles avec l’éblouissement continu venu d’en face. En gagnant de l’altitude, le brouillard disparaît. Je suis de retour au pied du Roc Trévezel. L’herbe moelleuse et les arbres d’une aire de repos semblent vouloir m’inviter à une petite halte. N’ayant pas pu dormir à Brest, inutile de refuser, je serai bien tranquille ici. Nous sommes déjà mardi matin, je l’ai bien mérité après tout ! Il faut dire qu’accommoder sa vision sans cesse, à tout ce flot incroyable de lumières venant en sens inverse,SAM_1181 m’a terriblement fatigué. Je m’adosse donc à un tronc vigoureux, et me laisse aller à la somnolence. Quelques bruits feutrés me parviennent de temps à autre des grimpeurs en contresens. S’assoupir au pied du Roc Trévezel, et s’y réveiller un peu avant l’aube, encore un plaisir simple de randonneur. Finalement je ne regrette pas de m’être arrêté ici, même si l’air est assez frais avec mes jambes découvertes.

En repartant, les lumières d’en face se font maintenant moins agressives, avec l’arrivée prochaine du jour. Les participants qui ne sont pas encore passés par Brest, sont toujours assez nombreux. SAM_1188Rien de grave pour eux, ils ont encore le temps, surtout ceux partis en 84h le lundi matin. L’aube qui se lève sur le Roc est majestueuse. Les fins rubans de nuages orangés et rosés, la brume chapeautant le paysage en contrebas, ce panorama magnifique semble là comme pour me récompenser de m’être arrêté dormir dans les environs, sinon j’aurais à coup sûr raté le spectacle. Au théâtre, à la fin de toute représentation, le rideau est tiré… ici aussi, avec le brouillard qui reprend ses droits. SAM_1197En redescendant, la brume devient vite épaisse, poisseuse, collant terriblement à mes lunettes. Avec le jour, beaucoup de randonneurs n’ont pas laissé leurs feux allumés. Pas franchement prudent avec la circulation automobile qui a repris et se densifie, et nous qui sommes noyés dans toute cette purée de pois ! L’humidité rend l’air très frais. Le voile blanc est épais et têtu, toujours là à mon retour à Carhaix-Plouguer. Je ne m’attarde pas, je sais que le prochain arrêt est tout proche.

En route vers Maël-Carhaix, le brouillard est toujours-là. Je m’arrête pour pointer au contrôle secret – mais si peu discret – entrevu à l’aller. 10km depuis Carhaix-Plouguer, vingt-six jusqu’à Saint-Nicolas-du-Pélem, les étapes sont plutôt courtes ce matin ! En repartant, la brume s’est subitement dispersée. La douzaine de kilomètres de D790 autour de Plounevez-Quintin est particulièrement pénible, dans la circulation agressive et intense de ce milieu de matinée. SAM_1202Je ne suis pas mécontent de quitter enfin ce tronçon de grand axe sans intérêt. De retour à Saint-Nicolas-du-Pélem, sans contrôle secret dans ce sens, je m’arrête de nouveau pour prendre une petite soupe. Elle n’est pas aussi bonne qu’à l’aller, elle me semble cette fois-ci assez gélatineuse. Tant pis, avec la chaleur qui est revenue, ça me fera quand même ma ration de liquide. Un sandwich plus tard, en guise de déjeuner, et je suis prêt à repartir. En allant récupérer mon vélo, je trouve deux hurluberlus de la cinquantaine, bien occupés à appuyer comme des damnés sur le mini-porte-bagages d’appoint que j’ai incorporé à l’arrière du cadre. Comme il est réduit à sa plus simple expression et placé en porte-à-faux, essayer de le plier semble apparemment être une plaisanterie bien tentante ! Nous n’avons visiblement pas le même sens de l’humour… En arrivant dans leur dos, j’entends leur conclusion : « Ça tient bien ! » à laquelle je réplique par un : « c’est fait pour » tout en pensant : « Bande d’abrutis, et si j’avais fait un bricolage hasardeux ? Et si vous aviez déformé les haubans, à forcer comme deux débiles, qu’est-ce que vous auriez fait ? ». La question restera sans réponse, mais je ne me fais guère d’illusion… En tout cas mon petit porte-bagages, conçu au départ uniquement pour se décharger facilement de quelques affaires – comme des vêtements dont on s’allège avec la chaleur, et qu’on ne sait pas toujours où mettre – résiste bien au poids de deux imbéciles. Le test n’a pas été destructif, c’est plutôt une bonne nouvelle ! Il faut toujours être aimable avec les cons, car c’est la race dominante de demain, mais quelquefois c’est très fatigant… Je suis étonné qu’à cet âge on puisse pousser la curiosité – et la stupidité – jusqu’à risquer de briser le matériel d’autrui, juste pour voir ce que ça donne. Ces deux-là devaient sans doute être absents quand la petite fée de l’intelligence a sonné à leur porte !

SAM_1216Nouvelle halte à Corlay, aux W.C publics. Ici pas d’attente, je peux faire un brin de toilette express, et en profiter pour regraisser le cuissard tranquillement à l’abri des regards. Il n’y a rien à faire, je ne supporte définitivement pas cette saloperie de selle. L’après-midi devient nuageux, et pourtant je trouve que le temps est de plus en plus lourd au lieu de se rafraîchir, peut-être une question d’humidité résiduelle après la brume de ce matin. C’est le retour des grosses bosses, celles qui appuient bien sur les ischions, SAM_1227celles qui me confirment, au cas où je ne l’aurais pas remarqué, que mon postérieur est bien délabré ! Dans un sens comme dans l’autre, c’est une certitude, je n’aime pas Grace-Uzel et ses environs. J’atteins Loudéac en milieu d’après-midi. Même si j’ai une bonne avance sur mon tableau de marche prévisionnel, le moral est en berne. Encore 450km à devoir supporter cette assise plus que douloureuse, c’est encore bien long !

Je repars sans entrain. Le soleil est revenu sur le devant de la scène, chaud. Je m’arrête pour essayer de détendre une fois de plus la selle, mais toujours pas de miracle, les rails ne retiennent déjà plus le cuir, bougent dans tous les sens, mais du bois reste du bois ! Et dire que j’en ai fait des kilomètres avec cette garce, il y a vraiment un mystère dans toute cette histoire ! SAM_1234Une idée névrotique fait son chemin, tourne en boucle, occupe mes songes, devient une alternative obsédante. Le spectre de l’abandon fait son travail de sape, insidieusement. Il enfle, commence à prendre de plus en plus de consistance dans un coin de mon cerveau, parasitant mes pensées. Il faut que j’arrive à le chasser, à oublier cette douleur, mais comment y arriver, ne serait-ce qu’un instant ? Merde enfin, je ne veux pas jeter l’éponge juste pour un détail. Un détail cruel et intolérable, un détail atroce, mais rien qu’un détail au fond. Ne pas lui donner trop d’importance, parvenir à le chasser, à l’enfouir en lisière de mon esprit. J’essaie l’humour : Cette selle Berthoud n’est pas Idéale. Cette petite réflexion ne me fait même pas sourire. Les anciens comprendront le jeu de mots facile…

SAM_1240En quittant Saint-Méen-le-Grand, nouvelle portion de grand axe désagréable avec cette D166 très passante. Après être revenu sur une route assez tranquille, Quédillac n’est plus très loin. L’arrêt n’est pas obligatoire, mais il faut que je raisonne à présent en sauts de puce, pour rendre le retour plus supportable. Une douche de plus ne fera pas de mal à mon assise, bien au contraire ! J’en ai déjà connu des heures de selle atroces, c’est un de mes points faibles, mais là, ça tient vraiment du martyre. Moins de 400km à faire ; horrible ! Mais seulement 26km me séparent du prochain contrôle de Tinténiac, objectivement ce n’est pas la mer à boire. Avec le moral ou pas, je peux toujours pousser jusque-là. Alors il faut voir petit, petit à petit surtout, et c’est le seul moyen de supporter l’atrocité, je n’ai rien trouvé d’autre. Un petit vent s’est levé cette fin d’après-midi, enfin un peu de fraîcheur ! SAM_1253Avec l’aide du soleil descendant, le doré prend possession des champs moissonnés. L’antenne de Bécherel réapparaît dans le paysage, le haut de la montée doit donc être pour bientôt. À trop écouter mes fesses, c’est le cas de le dire, j’en ai oublié de m’occuper de mon pied droit. Pour qu’il ne flotte pas trop dans sa chaussure hors d’âge, je l’ai sans doute serré un peu trop, sans vraiment régler le problème, en l’empirant même à vrai dire. Il y a des petites plaies un peu partout, un minuscule durillon me brûle atrocement avec la sueur, et une ampoule sur le dos du pied vient d’éclater. Je soigne tout ce petit monde avec ma modeste pharmacie, et à l’aide des moyens du bord. Tous mes points d’appuis semblent vouloir partir à vau-l’eau. À croire que quand quelque chose se détraque, les autres parties du corps en profitent pour s’engouffrer dans la brèche. Pour les mains c’est habituel, et enchaîner deux brevets de 1000km en juillet (voir ICI et ), SAM_1257avec des gants aux coussinets avachis n’a pas arrangé les choses. Par vengeance, les coupables sont partis à la poubelle, mais la consolation est bien maigre !

Après avoir passé la belle bosse de Bécherel, c’est symbolique, le moral peut se permettre de remonter. Tinténiac n’est plus très loin, j’y arrive en début de soirée. Il fait encore jour, c’est un peu tôt pour s’arrêter dormir, SAM_1260alors du nerf, je vais pousser jusqu’à Fougères. Bientôt il fera nuit, et l’obscurité masquera les bosses qui sont assez tranquilles sur ce tronçon. Mon moral ne pourra qu’aller mieux. Avant de repartir, je me recouvre et change les piles de mes éclairages, pour m’éviter de le faire n’importe où dans la pénombre. Ce début d’étape est marqué par une longue traversée en forêt jusqu’à Dingé. Dans mon dos un fin quartier de lune s’est levé. Pas la peine de compter dessus, il n’apportera aucune clarté ! Le sommeil ne doit pas se trouver très loin derrière mes paupières, car je trouve le parcours subitement très laborieux, malgré le peu de relief. SAM_1265Même mon assise me paraît pour un temps moins douloureuse. Le cerveau doit donner la priorité aux informations permettant de me tenir éveillé, au lieu de rabâcher encore et toujours sa sempiternelle histoire de fesses ! Saint-Hilaire-des-Landes apparaît enfin. Maintenant, la proximité entre les villages a de quoi stimuler ma vigilance, sans que mon esprit ne divague dans la nuit, pendant les longs moments de campagne déserte. La route est subitement occupée par de nombreux cyclos, et plusieurs groupes me doubleront jusqu’à Fougères.

Le milieu de nuit à peine basculé au mercredi matin, je peux me permettre d’arrêter de lutter contre le sommeil. Je vais enfin pouvoir dormir un peu ! Fougères est donc là, et il n’y a pas grand monde au self. Autant aller dormir le ventre plein ! Une fois installé avec mon plateau, je me rends compte que je n’ai finalement pas vraiment faim. Je mange sans plaisir, et m’arrête assez vite, tant pis. En me rendant vers les dortoirs, on m’annonce tout de suite la couleur : « Ce n’est pas la peine de chercher, il n’y a rien ! » Décidément, et de deux comme à Brest, mais en plus sec. Au moins ici on ne tourne pas autour du pot. Bon, merci pour l’accueil ! Voilà donc où sont passés tous les participants qui m’ont doublé en arrivant ! Je ne me sens pas en état de repartir immédiatement. La nuit est fraîche, je n’ai pas de jambières, je ne me vois pas avoir le courage de m’allonger dehors. Je retourne vers le self et vais m’adosser dans un recoin du petit hall d’entrée. Les portes ouvertes permettent de garder un semblant de chaleur toute relative. Je me mets à grelotter un peu, pas facile d’arriver à s’assoupir. Bien que la lumière ne soit pas trop violente, je roule mon bandana autour des yeux… façon prise d’otage ! Je ne dois pas offrir un spectacle terrible, mais sur un PBP on s’endort n’importe où, n’importe comment, ça fait aussi partie du folklore. Je vais m’accorder deux petites heures de somnolence agitée par les allées et venues des autres participants.

Je me relève, les articulations raidies par la fraîcheur et la position inconfortable. Dans ce sens le parcours ne passe pas par la citadelle, alors je n’aurai pas le droit à sa protection. Les grands axes pour s’extraire du centre-ville sont moins pittoresques. Dans ces faubourgs, Fougères de nuit n’a aucun charme. Je suis vite rejoint par un cyclo lyonnais, parti dans la tranche des 80h. Les délais commencent à être bien courts pour lui. Nous faisons un petit bout de route ensemble, mais mes appuis me font atrocement mal dans les bosses. Nous marquons un arrêt nocturne au ravitaillement informel de La Tanière, bien connu des habitués du parcours. Une crêpe et un café me font le plus grand bien. Je trouve incroyable tous ces gens qui nous soutiennent fidèlement d’édition en édition, même si ce n’est qu’une fois tous les quatre ans. Un autre participant est aussi assis-là, un anglais. D’après ce que j’arrive à en comprendre, il a fait une belle chute en descente à pleine vitesse. Il ne semble pas souffrir. Le flegme britannique doit prendre le dessus, pourtant les impressionnants coquarts de son visage confirment l’accident sans aucun doute possible ! Une idée grotesque me traverse l’esprit : je ferais bien un concours en lui montrant mes fesses. Je renonce à essayer de lui expliquer, trop dangereux… les contresens seraient trop scabreux ! SAM_0987bNous repartons vite, le chronomètre guète toujours mon compagnon. À Gorron je n’y tiens plus, file l’ami, la route t’attend, moi j’ai le temps. Ambrières-les-Vallées, je commence à piquer du nez. Je m’arrête sur la grande place. En me doublant, un cyclo me lance un « Il y a des lits pour ça ! ». Quel ronchon, elle est bien bonne celle-là, c’est un peu fort… Je n’étais pas encore en train de zigzaguer tout de même ! Je rentre le vélo dans les W.C publics dissimulés à l’arrière d’un petit bâtiment. L’intérieur est assez propre. J’y range le vélo près de moi. Je m’assieds sur la petite marche et m’adosse contre la porte condamnée. Les bruits des participants qui passent me parviennent en sourdine de l’extérieur. Il y a encore du monde sur la route cette nuit.

En repartant une demi-heure plus tard, je comprends vite ce qu’on avait essayé de me dire, et que j’avais interprété de travers : sur la gauche, dans son garage laissé ouvert, un habitant a disposé quelques matelas au sol… Hé oui, il y avait donc des lits pour ça ! Ce doit, là aussi être une tradition, pour que certains le sachent à l’avance… SAM_1299et après coup le souvenir me revient effectivement… Un peu tard ! Le petit jour revient en passant par Lassay-les-Châteaux. J’entraperçois les tours sur ma gauche, camouflées entre les maisons. La descente vers Le Ribay me permet enfin de soulager un peu mon assise, un vrai délice… tellement éphémère, et qui se paye par une longue remontée, une fois le village passé. Villaines-la-Juhel n’est plus très loin, j’y arrive en début de matinée. Comme je ne suis toujours pas très sûr de m’hydrater correctement, je prends une soupe en guise de petit-déjeuner. Je n’ai pas spécialement envie de solide, les tartines attendront. SAM_1284Je griffonne quelques notes tranquillement le nez dans ma soupe, sous le regard amusé d’une bénévole. Je dois contraster étrangement avec les cyclos pressés, affamés, ou à moitié endormis. Je lui souris. Apparemment, le cycliste ordinaire a autre chose à faire qu’écrire. Un coup d’œil autour de moi le confirme. Pas grave, je profite, j’ai le temps.

Si j’avais un triptyque à retenir de cette édition du Paris-Brest-Paris, ce serait sûrement pour moi : douche/soupe/selle, dans l’ordre ou le désordre selon les moments, mais peu importe ! Après cela, devinez quoi… je m’en vais prendre une bonne douche, une de plus ! Le cuissard passe lui aussi sous l’eau. SAM_1300Il l’a bien mérité, et il séchera bien sur la bête. De toute façon, même trempée, la selle ne bougera absolument pas, aucune déformation, du béton ! Le contrôle, la douche, la restauration, tout est éparpillé à Villaines-la-Juhel. Il faut se concentrer pour s’y retrouver avec l’esprit embrumé par toute cette route, et économiser ses pas en marchant avec des cales fragiles. Je fais un premier bilan. Une allure tranquille, deux jours et demi, et un millier de kilomètres maintenant derrière moi. Pas si mal, mais il faut repartir. Passer en lisière des Alpes Mancelles, mais en s’épargnant la Vallée de Misère et le Pont de la Folie, un peu plus au nord. Pourquoi pas pour une prochaine édition, une idée comme une autre pour ajouter un brin d’humour !

SAM_1307J’arrive à Fresnay-sur-Sarthe un peu avant midi, le soleil est déjà bien chaud. Les souvenirs ressurgissent, vieux de quatre ans. Impression laborieuse. Cette longue ligne droite faite de nuit, sa montée continue, interminable. Mamers m’avait semblé à l’autre bout du monde ! Je revois très bien cette procession de feux rouges montant à l’infini vers le ciel, encore et encore, à l’assaut de l’éternité, et moi planté au milieu, absorbé dans le maelström. Aujourd’hui en plein jour, ce tronçon me paraît toujours aussi fastidieux, la solitude et la chaleur en plus. Saint-Rémy-du-Val qui n’était pour moi à l’époque qu’un simple nom dans l’obscurité, est à présent un véritable petit bourg, assez joli en plus. En le quittant, Notre-Dame de Toutes-Aides m’apporte son soutien muet. J’en prends bonne note. SAM_1310J’en aurai besoin pour me hisser en haut de la butte, la selle me fait toujours autant souffrir. Au sommet, après le croisement avec la D311, l’endroit est dégagé, libre de tout, alors le vent souffle fort.

Puis le centre-ville de Mamers se présente enfin. Dans la descente, à côté de la halle, le club cyclo local organise à chaque édition un petit ravitaillement improvisé. J’y ai maintenant mes habitudes. Encore une fois, je trouve extraordinaires ces initiatives désintéressées dans notre monde devenu si sec, si indifférent aux autres, si individualiste, où plus grand monde ne fait quoi que ce soit sans en espérer, en arrière-pensée, quelque chose en retour. Bravo. Je discute avec un membre du club, agriculteur de son état. La conversation avait été laissée-là il y a quatre ans, et reprend comme si de rien n’était. Je ne sais pas si l’homme se souvient de moi. Sans doute pas, il en voit défiler des têtes en quelques jours. Il me raconte comment plus tôt dans la matinée, il aurait bien voulu faire la tête de cortège à un gros groupe pour qu’il se mette à l’abri derrière son tracteur, mais ça ne se fait pas, c’est interdit par le règlement. Je lui parle brièvement de mon histoire de fesses. Non, ce n’est pas porno, c’est toujours de cette satanée selle dont il s’agit. Obsession récurrente et douloureuse. Il se déchausse, me fait tâter le cuir de ses brodequins, eux aussi étaient durs comme du bois à l’origine. Une souplesse incroyable, un rêve inatteignable pour mes ischions. C’est aussi ça un PBP : prendre le temps avec les gens, et discuter en chaussettes, les godasses à la main ! L’arrêt est sans doute un peu mal placé, mais il n’y a pas beaucoup d’espaces libres en ville. Beaucoup de participants ne s’arrêtent pas, lancés dans la belle descente. Mais à la faveur de la nuit, ils auront certainement d’avantage d’amateurs. Je pose mon vélo et me laisse tenter par la salade de fruits. Mon cerveau fait encore une de ses associations d’idées improbables mais faciles : Mamers, salade de fruits, St Mamet… en tout cas elle est bonne et surtout étonnamment rafraîchissante, malgré ce midi déjà bien chaud.

SAM_1327Dans le sens du retour, curieusement je ne trouve plus que Saint-Jouin-de-Blavou fasse si breton. Dans la nuit on peut se permettre une part de fantaisie, tout n’est qu’une question de subjectivité. Le romantisme nocturne s’est sans doute évaporé dans la clarté du jour, le retour du soleil rend les choses plus crues. Mortagne-au-Perche n’est plus bien loin pour le contrôle. Le début de ce mercredi après-midi est bien chaud. Au bar je demande s’il est possible d’avoir un peu de menthe dans mon Perrier. SAM_1329Je ne pensais pas que ma question puisse paraître aussi étrange, il doit bien y avoir des bouteilles de sirop qui traînent dans un coin. Ma barmaid de circonstance roule des gros yeux ronds comme des billes… puis va se renseigner. Revenue avec du renfort, elle me dégotte une bouteille du fond d’un placard. Elle doit sans doute se trouver là depuis des lustres, peut-être des siècles, car le bouchon semble littéralement soudé au goulot par le sucre. Le dévisser demande des efforts… infructueux, de l’ingéniosité, de l’eau chaude, de nouveau un peu de force… beaucoup même, et finalement le récalcitrant lâche prise, libérant le liquide vert prisonnier depuis si longtemps. Pour un peu, je me serais attendu à ce qu’un génie en profite pour sortir du flacon, mais non, rien. D’une manière plus terre à terre, j’espère par contre que toute une colonie de bactéries n’a pas trouvé ici un lieu particulièrement accueillant, au point d’y fonder une nouvelle civilisation, pouvant se développer et prospérer tranquillement au fil des âges, tout en ayant la discrétion et le bon goût de ne pas générer de moisissure disgracieuse. Finalement, malgré une bouteille si obstinée, personne n’a l’idée ni la curiosité de regarder la date de péremption. Comme je ne veux pas faire encore plus mon emmerdeur, surtout après tant de bonnes volontés et d’énergies déployées, je ne dis rien… il faut parfois vivre dangereusement. Ma serveuse repart une fois de plus pour savoir si la séance de musculation a mérité une somme supplémentaire, et finalement je ne m’acquitte que du prix du Perrier seul. Au moins si je meurs – ou si j’attrape une bonne gastro-entérite – soyons positifs, cela ne m’aura rien coûté !

Je ressors triomphalement sur le parking, cannette dans une main, gobelet plastique au fond verdâtre de l’autre. Je vais déguster ma mixture au pied de mon vélo… que je retrouve en vrac ! Mon compagnon est toujours adossé au mur, mais curieusement tout est râpé : guidoline, manette, potence, et même cette saloperie de selle est bien griffée. Bien fait pour elle, dommage pour le reste. Pour compléter le tableau, un bidon gît au sol dans une flaque indéterminée. J’avais pourtant bien pris le temps de poser ma machine, comme toujours. Vraisemblablement, des imbéciles l’ont tripotée – comme à Saint-Nicolas-du-Pélem – puis reposée n’importe comment, et le vélo est tombé aussitôt. Pour ne pas trop attirer l’attention, ils l’ont sans doute redressé à la hâte, fin de l’histoire. Dure, dure, la vie d’un vélo original. SAM_1295Si on pouvait juste arrêter de me le massacrer un peu, pour que je puisse rentrer avec tranquillement ! Tout aussi mystérieusement, en reprenant la route je m’apercevrai vite que le disque à l’avant a aussi dû prendre un mauvais coup, car il se met maintenant à couiner dans chaque montée, alors qu’il s’est toujours montré muet jusque-là. Des envies de meurtres commencent à émerger, mais je suis bien trop civilisé pour cela… et surtout je n’ai pas de coupable sous la main !

C’est reparti à travers bois, un peu de fraîcheur est toujours la bienvenue. En 2011, la petite vingtaine de kilomètres me séparant de Longny-au-Perche m’avait semblé une éternité, tant je m’obstinais à lutter contre l’assoupissement, avant de m’allonger sur un banc au pied de l’église, tout en entendant le bruit des roues libres dévaler furieusement la descente dans la nuit. SAM_1333Aujourd’hui il fait plein jour, et je n’ai pas sommeil. La douleur par contre, est toujours aussi intolérable. La moindre bosse me rappelle au supplice. J’arrive à Senonches, promesse d’une route enfin plate, n’offrant alors plus que quelques vestiges de montées de loin en loin. Dans une centaine de kilomètres le voyage touchera à sa fin, déjà ou enfin qu’importe, car les vraies aventures sont avant tout intérieures, le reste n’est que promenade. Plus question d’abandonner, cette maudite selle n’aura pas le dessus. C’est décidé, même si je dois me traîner lamentablement, je mettrai ma fierté de côte, mais je rentrerai dans les délais ! SAM_1335Mon esprit commence à divaguer, la route de Maillebois me paraît interminable, suis-je encore sur le bon chemin ? Pas le moment de flancher, je m’arrête pour prendre un gel à la caféine. Un naufrage si près de l’arrivée, j’en ai connu un il y a deux semaines, sur le 1000 de Râches. Même si tout s’est bien terminé, pas question de se faire piéger deux fois de suite ! Après cette courte pause, mes idées sont plus claires. Le ciel l’est beaucoup moins, lui. SAM_1360En progressant vers Dreux, les nuages se font plus menaçants, puis les premières gouttes se mettent à tomber. Juste avant la ville de contrôle, je passe par Les Corvées. Avec cette satanée selle, ce nom est bien de circonstance !

SAM_1362Sans doute par souci de finir vite à cause du ciel menaçant, je n’ai envie de rien. Seulement de reprendre la route avant de me faire rattraper par la pluie. Jusque-là, la météo nous a gâtés, alors je n’ai pas envie que le final soit gâché. En pénétrant dans la salle de contrôle pour faire tamponner mon carnet de route, je suis surpris. Tous les bénévoles se mettent à m’applaudir chaleureusement. Je me retourne, personne, puis lâche un : « Quoi ? Pour moi ? » très étonné par l’accueil qui m’est réservé, comme à tous ceux qui arriveront alors. On me répond un : « Oui, vous. » J’éclate de rire, un gros rire sans retenue. Je trouve cela tellement extraordinaire, et si peu mérité en même temps… mais j’adore ! Il ne faut pas bouder son plaisir, surtout quand il est servi de si bon cœur.

Par prudence, j’emballe tout ce qui craint l’eau dans le sac orange distribué à Villaines-la-Juhel. Il devrait être étanche, au cas où je ne remporterais pas la dernière bataille, celle contre la pluie. L’imperméable s’impose, des nouvelles piles pour les torches aussi, car je devrais rejoindre Saint-Quentin-en-Yvelines à la tombée du jour. Je reprends la route sous le crachin. La circulation est dense en ville cette fin d’après-midi. Au pied d’un immeuble, un jeune nous regarde passer d’un œil inexpressif. Il me semble entendre une grand-mère lui dire « Tu vois, c’est ce que tu devrais faire. » Pas de réaction, encéphalogramme plat. Tout le monde ne peut pas être footballeur…

SAM_1366Finalement, s’extraire de Dreux n’est pas si compliqué. Avec la route plate, je peux maintenant rouler à bonne allure tout en me ménageant des instants en roue libre pour le bien-être de mon assise. Je traverse rapidement la série de petits villages me séparant de la région parisienne. Le ciel est triste, la plaine humide et un peu venteuse. À la sortie de Gambais, la longue traversée des bois me permet d’être à l’abri de la bruine. Comme partout sur le parcours, il se trouve ici aussi des gens pour nous applaudir… et je dois vous l’avouer, cela m’agace depuis un sacré moment ! Entendons-nous bien, je n’ai rien contre, au contraire, cela fait partie de l’ambiance d’un Paris-Brest-Paris, SAM_1368mais j’y vois comme une certaine forme d’imposture. Je ne pense pas être en train de faire quelque chose d’extraordinaire. Je ne suis pas un surhomme, pas même un sportif, je suis juste quelqu’un qui se promène sur 1200km à vélo, rien de plus. Alors c’est trop – et il n’y a pas de fausse modestie là-dedans – je ne le mérite pas, vraiment pas. À l’approche de l’arrivée, l’air s’assèche enfin. Les cyclistes semblent se faire plus nombreux, plus rapides, et moi aussi. En accélérant, j’ai subitement l’impression que la route est plus fréquentée. Plus question de me lamenter sur ma selle, SAM_1376je suis trop occupé à tourner les manivelles, et autour de moi on fait de même. C’est le grand international du moulinet. Je passe à Montfort l’Amaury dans le jour déclinant. Cheval-Mort, la montée qui m’avait semblé être une belle descente dans le sens du départ, n’offre absolument aucune difficulté. Le-Tremblay-sur-Mauldre, Jouars, Ergal, les villages défilent vite dans le crépuscule qui s’installe. Puis apparaît le panneau indiquant les dix derniers kilomètres. C’est bientôt gagné, il faut garder le rythme… et l’œil ouvert dans la circulation urbaine.

File0002J’entre dans la base de loisirs plongée dans la pénombre. Il me faut faire attention aux quelques marcheurs qui déambulent sans se soucier de notre présence. La traversée me semble longue et tortueuse dans la nuit noire. Au loin, j’entends les clameurs provenant sans doute de l’arrivée. Je rejoins un vélo couché caréné, un superbe vélomobile, sorte de suppositoire géant tout rouge, et nous finissons ensemble. La ligne d’arrivée jaillit soudainement, dans la lumière, au détour d’un dernier virage. C’est fini, bien fini. C’est indéniable, la foule l’atteste, les participants déjà arrivés aussi. De nombreux vélos attendent patiemment leur propriétaire, j’y laisse aussi le mien. Il est temps de rendre mon carnet de route, direction le vélodrome.

SAM_1380L’atmosphère des douches est surréaliste. Une fournaise incroyable m’assaille quand j’ouvre la porte. Une montagne de serviettes sales s’amoncelle dans un coin, grandissant un peu plus à chaque instant. Nous pataugeons dans une grande flaque d’eau douteuse. Je me déshabille comme si de rien n’était, comme si j’étais dans ma salle de bains en compagnie de vingt-cinq invités ! On y parle de manière détendue, un peu dans toutes les langues, nus comme des vers. Bizarre. Je n’ai jamais fréquenté les vestiaires de rugby, pas le physique de l’emploi. À poil comme tout le monde… Un petit tour et puis s’en va ! En ressortant, la pluie m’a rattrapé. Le crachin tombe assez fort, victorieux lui aussi.

SAM_1391Un vélo plus lourd et deux heures et demie de moins qu’en 2011. Dans quatre ans, promis, je ferai mieux… avec une meilleure selle ! Jeudi 20 août au matin, je m’aperçois que je n’ai pas dit grand-chose, étant sans doute bien trop contemplatif dans mon récit. Écrire c’est prendre parti, alors cela reflète forcément aussi ma philosophie de la randonnée à vélo. Dans une quinzaine de jours mes chairs se seront cicatrisées, et comment vous dire … Un Paris-Brest-Paris ça ne se raconte pas, ça se vit ! Alors à dans quatre ans, en selle ?

Share Button

4 réflexions au sujet de « Mon Paris-Brest-Paris (édition 2015) »

  1. Bonjour,
    Je viens de parcourir avec passion votre récit, à défaut des 1230 km. Je le trouve très touchant de sincérité et de réalisme. Votre approche contemplative de cette épreuve correspond parfaitement à ma conception du cyclotourisme. Pouvoir se déplacer de manière autonome sur de grandes distances, en appréciant chaque instant que nous offrent les paysages et les autres usagers de la route, sous le soleil, la pluie, le vent, le froid, procure une sensation particulière d’autonomie et d’intégration au milieu, atténuée par la douleur, la fatigue, l’inconfort. Le bon équilibre entre ces sensations repose sur soi-même, la force morale, le respect de son corps et de ses limites, en veillant à rester lucide pour sa propre sécurité, mais aussi pour garder sa capacité à pouvoir échanger avec quiconque, ne serait-ce qu’un regard. Il s’agit bien d’une aventure humaine intérieure, où de multiples imprévus peuvent remettre en cause l’objectif. Je tiens à vous adresser un chaleureux bravo pour l’atteinte du vôtre. Je considère que cette épreuve, aussi longue soit-elle, constitue la face émergée d’un iceberg où la face immergée est peut-être remplie de sacrifices pour vos proches, de difficultés liées à la préparation physique et mentale durant de nombreux mois. Il faut se confronter aux difficultés pour mieux se connaître et l’on en ressort grandi intérieurement.
    Merci beaucoup de partager votre riche expérience. Peut-être vous croiserai-je lors de l’édition 2019 à laquelle je me prépare, dans l’un de ces suppositoires à roulettes où les douleurs de selle n’existent pas.
    Sportivement.
    Jipiro sur le forum super randonneur.

    1. Bonsoir Jean-Pierre,

      Merci pour votre analyse pertinente.

      Effectivement la longue distance à vélo impose d’ « abandonner » ses proches de temps à autre, et se débarrasser de cette part de culpabilité n’est pas évident… Elle attend sournoisement, tapie dans un coin du cerveau, prête à ressurgir au moindre moment de doute. Même s’il ne transparaît pas ici, c’est un démon qui continue à me tourmenter… Heureusement d’ailleurs !

      Patrick.

  2. Superbe récit, j’aimerai écrire comme toi, je connais moins de mots.
    Mon PBP 2015 s’est arrêté au brevet de 300! ennuie de santé.
    Je vais lire ton blog en entier, vraiment passionnant, merci.

    1. La santé suit la même logique que vélo : c’est toujours plus facile à descendre qu’à remonter 🙂 …
      J’espère que tout va mieux maintenant pour toi.

      J’ai eu mes années pourries : 2009, 2016… À ce rythme je suis tranquille jusqu’à 2023 !

      Bonne(s) lecture(s) et merci à toi.

Les commentaires sont fermés.