Les Flèches de France : Paris – Cherbourg

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Le cycle des Flèches de France 2007-2013,
épisode 6.

Lundi 2 juin 2008, la journée commence mal. En faisant ma tournée – d’infirmier, pas de facteur – je dérape en virage sur le sol mouillé. Hé paf, par terre le couillon ! Bien que rien n’apparaisse moussu, à la couleur verte de mon pantalon et de mes paumes, je dois me rendre à l’évidence : je suis tombé dans un piège à con pour le moins glissant… Résultat, pour mes mains ça ira, mais mes genoux ont tapé violemment le sol. Ce n’est pas de très bon augure pour ma virée de fin de semaine. Le jeudi, mes genoux sont moins douloureux. Il faudra qu’ils tiennent le coup pour le départ de demain matin !

Vendredi 7H, hop, j’y vais. Quelques gouttes de pluie tombent pour saluer mon départ de Paris. M’en fous, je m’en vais ! J’ai le droit à une bouffée de verdure en passant par le Bois de Boulogne, puis l’urbanisme reprend sa place. Drôle d’échauffement que de passer par le Mont-Valérien en guise de hors-d’œuvre. J’ai beau connaître le coin, ça grimpe toujours autant ! Après Orgeval, la ville cède enfin la place à la campagne. Ça y est, je me sens vraiment parti ! J’ai toujours cette impression laborieuse d’avoir à quitter ou à retourner vers la capitale. Un petit vent contraire commence à souffler, et sans être gênant, il est plutôt frais pour une fin de printemps. Arrivé à Septeuil, premier contrôle, un coup de tampon sur ma carte verte et c’est reparti vite fait.

Le vent s’obstine, devient plus fort. Cette fois-ci l’urbanisation n’est plus là pour le retenir, l’atténuer ; faut se démerder. En plus de me rafraîchir, il ralentit un peu ma progression. Ça pourrait être pire, je m’adapte. Le temps reste grisâtre, mais sans être vraiment déprimant. La campagne est agréable avec ses couleurs et ses coquelicots, mais assez monotone. Beaucoup de cultures céréalières. Je ne suis pas encore dans la Normandie de cartes postales. À Damville, c’est pointage. Avant de repartir, je me réchauffe un peu le temps d’un café, parce que bon, début juin ce n’est pas encore l’été.

En remettant le nez dehors, le vent ne faiblit pas, charriant de gros nuages gris menaçants. Mais le ciel tient bon, reste sec, puis le paysage se diversifie, la route devient moins plate. Le soleil fait de timides apparitions – c’est déjà ça – bien que sans chaleur. Pourtant les insectes sont de sortie, j’ai avalé deux mouches… C’est toujours quelques protéines de prises, mais sans avoir le goût âcre des papillons, beurk quand même ! À mon arrivée sur Orbec, je préfère profiter du coup de tampon pour me ravitailler dans une boulangerie… Au lieu de continuer à jouer les caméléons. Les pâtisseries sont bien meilleures !

En repartant, le paysage se vallonne. Cette fois, je suis en plein bocage normand. Premier flou sur les directions. En cherchant Les Moutiers-Hubert, je me trouve face à un chemin de terre allant en forêt. Vu que quelqu’un s’est donné la peine de le faire déboucher sur ma route, il doit bien ressortir ici ou là, logiquement, car il y a toujours deux bouts à une ficelle ! Mais où, je ne sais pas, on verra bien. Allez, c’est décidé, j’y vais ! Le sentier est large mais plutôt gras, constellé de flaques boueuses. Je zigzague en essayant de ne pas trop me dégueulasser, puis croise un promeneur et son chien. Comme je doute quand même de la suite, je demande au premier si le chemin aboutit quelque part. À son avis c’est un cul-de-sac, et le deuxième aboie en guise d’approbation. Vu que l’un et l’autre ont l’air sûr d’eux, qu’ils sont tombés d’accord surtout, je rebrousse chemin. Après ce petit détour, je finirai par retrouver la bonne route me menant au contrôle de Thury-Harcourt.

À la tombée de la nuit, je passe devant un troupeau de vaches. Pour tromper l’ennui et être aimable avec elles, je lâche un « Coucou les vaches ! » Je sais c’est con, et je ne sais pas si elles ont voulu m’accompagner, ou si j’ai vexé un taureau – sait-on jamais avec la fierté masculine – mais deux bestioles m’ont aussitôt filé le train, bientôt suivies par toute la troupe ! Hé bien mine de rien, ça cour vite une vache, et un troupeau au complet, encore plus ! La cavalcade m’a semblé durer une éternité, et le plus impressionnant est de se demander si elles vont s’arrêter un jour, car comme le champ n’est pas infini – et s’il n’avait pas été bien clos – j’aurais eu l’air fin d’avoir dispersé les bovins dans la nature. Le calme revenu, la nuit se fait étoilée et la lune élégante, habillée de son fin quartier roux. Dans la forêt de Cerisy, en approchant du rond-point de L’Embranchement, les arbres illuminés donnent une vision d’un autre monde, petite féerie inondée de blancheur, trompant la monotonie de l’obscurité forestière. Le contrôle de Saint-Jean-de-Daye n’est plus très loin. Une carte postale à quelques heures de l’aube, et c’est reparti.

Les plages du débarquement émergent progressivement des ténèbres, puis réapparaît le vent qui avait un peu faibli pendant la nuit. L’air marin d’Utah Beach est vivifiant. Entre deux va-et-vient de silence, les vagues s’intercalent sur le rivage, rythme lent et régulier, le pouls de l’océan se ressent jusqu’ici. Calme étrange d’un cœur aujourd’hui régulier, alors que la fureur des Hommes s’y déchaînait il y a une soixantaine d’années. Je remonte au nord par le bord de mer. Une fin d’étape tranquille, les narines chatouillées par l’air marin. Une ribambelle de lumières pâles se précise, posée sur l’horizon, au loin légèrement à droite. Et ce phare tout au bout de l’alignement, peut-être celui de Gatteville, qui n’arrête pas de courir après la nuit ; il lui reste si peu de temps pour la rattraper. Je m’arrêterai avant de l’atteindre, pour pointer à Quettehou au petit jour.

En quittant les routes du littoral pour rejoindre Cherbourg par les terres, l’asphalte se remet à onduler vers le ciel, à s’élever et à se recoucher comme un long serpent endormi. Le soleil revient enfin, mais ne chauffe pas encore. Ce sera de courte durée, car bientôt il brouillassera pour cette fin de parcours. Rien de grave, pas longtemps à endurer, mais les 50 derniers kilomètres ne sont pas très agréables. Mes genoux fragilisés par le vol plané du début de semaine se rappellent à mon bon souvenir ! Puis le Val-Canu apporte une promesse, mieux, un soulagement : soleil et descente. L’agglomération de Cherbourg apparaît droit devant, lovée dans sa cuvette. L’arrivée est pour bientôt.

 

À tout hasard, je vais faire les yeux doux à la gare de Cherbourg pour le retour sur Paris. J’insiste bien – vu la mauvaise foi que j’ai déjà essuyé avec de plus ou moins aimables agents SNCF – sur le fait que j’ai un vélo avec moi, on ne sait jamais, au cas où mon accoutrement et l’engin que je pousse à la main, laisseraient planer quelques doutes… Se rapprocher de la capitale, oui, mais pas plus ! Après négociation et avec deux TER, j’aurai le droit de retourner jusqu’à Lisieux. La moitié du chemin, pas plus ? Hé bien non, pas aujourd’hui. Bon, va falloir pédaler un peu jusqu’à Paris ! En attendant mes trains, le temps se redécouvre, le soleil reprend ses droits et se met enfin à briller franchement. Dommage que mes genoux soient si douloureux, sinon j’aurais bien enchaîné avec une Flèche du Mont-Saint-Michel, plus agréable pour retourner sur Paris. Tant pis, ce sera pour la prochaine fois…

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