BCN et BPF : Champagne – 08 Ardennes

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Kilomètres réalisés : 2140
Provinces BPF validées : 3
Départements BCN validés : 6

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Après  m’être aventuré dans la province de Champagne, avec un doublé Aube et Marne, il fallait bien que je la finisse – ou tout du moins que je la continue – avant de m’autoriser à entamer autre chose… alors, Haute-Marne ou Ardennes ? Pouf, pouf, 08 ce sera toi… Cap vers les Ardennes donc ! Et voilà que resurgissent les vieux souvenirs d’une de mes premières Flèches de France, celle de Paris – Charleville-Mézières, en novembre 2007, que j’avais fait en aller-retour tellement elle me semblait courte. Puis j’y suis retourné il y a deux ans lors du BRM 1000km de Râches, ramenant des impressions très étranges à force de tourner en rond je ne sais plus combien de fois… Trois, sûrement cinq, boucles cauchemardesques dans les environs de Romagné sous Montfaucon ; halluciné par 900km de routes sans sommeil, avec l’idée furieuse et stupide de vouloir en finir au plus vite, qui m’a fait perdre beaucoup plus de temps par entêtement que si je m’étais assoupi dans un coin. La randonnée s’est bien terminée, et avec, j’ai pu demander mon deuxième Randonneur 10000… Voilà pour la petite histoire !

Le train qui m’emmène vers Rethel, démarre à la nuit tombée ; vendredi après une semaine de travail. Déjà deux vélos sont installés dans le wagon, empilés devant les strapontins remontés. J’ajoute le mien en espérant qu’il ne souffrira pas trop au contact des deux percherons. Le dernier TGV du samedi partira trop tôt pour que j’aie une marge de sécurité suffisante avec mes six pointages… à faire obligatoirement de jour. Alors j’ai rallongé la fin du parcours pour ne pas trop m’ennuyer en attendant le dimanche matin, mais un peu de sommeil à la belle étoile sur un coin d’herbe ou de ciment, semble incontournable en attendant l’aube. C’est bête, je me rends compte que j’aurais pu rentrer sur Paris en pédalant, et arriver chez moi en mettant moins de temps… Tant pis, j’ai déjà mon billet de retour. Dehors, un très fin croissant de lune orangé fait une apparition furtive dans le ciel. D’une finesse et d’une délicatesse incroyable, qui n’éclairera rien ces deux nuits, mais la beauté se suffit toujours à elle-même. Puis l’arc de l’astre disparaît dans la furie des rails, et l’univers n’existe plus au-delà des vitres noires et du bruit du train. Une heure plus tard, je libère mon vélo indemne. Je suis prêt pour la liaison nocturne, tranquille, en direction du premier pointage de Grandpré.

Comme pour mes autres départs nocturnes de BCN, j’ai le temps, alors je flâne à Rethel, mon point de chute. J’en profite pour explorer la ville à la recherche d’un petit coin pour bien finir la nuit prochaine, en attendant mon train du retour. Sur les berges du Canal des Ardennes je découvre la halte fluviale. Eau (chaude s’il vous plaît !) pour faire un brin de toilette, un coin de béton où rentrer le vélo dans une odeur de propre javellisé, tout cela suffira largement à mon bonheur ! J’essaie un peu le moelleux du sol, avant de me mettre en route – en vrai pour cette fois – quand mes grelottements font entrer mon corps en résonance avec le froid du béton… Encore une nuit qui s’annonce très fraîche cette année ! Allez, c’est parti. Sault-lès-Rethel, à peine démarré le monument aux morts se dresse fantomatique. L’éclairage orange donne un air inquiétant à la Marianne de pierre drapée d’ombres grimaçantes. Peut-être elle aussi, est-elle tracassée par les élections en cours ? En m’éloignant dans la plaine, les lumières de l’urbanisation se diluent dans mon dos, vestiges vite remplacés par les rubans rouges clignotant des éoliennes lointaines. La nuit est profonde, des centaines d’étoiles, sans doute davantage, brillent droit devant sans la présence de la Lune, déjà disparue je ne sais où. L’église sombre de Perthes et son colossal monument aux morts se devinent insaisissables dans la pénombre. À Juniville apparaît la première nappe de brouillard. En quittant La-Neuville-au-Tourne-à-Fuy, au nom tellement improbable, j’ai le droit à mes premiers panneaux indiquant une route ni salée ni déneigée… Sans doute pas facile d’aller où que ce soit l’hiver par ici. Ces mises en garde fleuriront un peu partout sur mon passage, des dizaines de fois. Comme quoi on a toujours le droit de ne rien faire, mais à condition de prévenir ! Sur la route d’Hauviné, j’ouvre une première brèche dans la ligne d’éoliennes, aux pales assez paresseuses cette nuit. Pas de vent, tant mieux. Dans les champs à la terre de tôle ondulée, il me semble sentir l’odeur des asperges couver. Peut-être une hallucination olfactive favorisée par l’air glacial d’une température à peine positive. Toutes les nuits sur mes sorties de cette année, ont fini négatives ou peu s’en faut, alors je continue dans la tradition ! Avril ne te découvre pas d’un fil, mais en mai j’aimerais bien faire ce qu’il me plaît… Le froid est de gueux, et mes doigts sont gelés à l’abri des gants. Après les trois villages aux noms de saints en Arnes, je laisse le rouge solitaire clignoter dans mon dos. Je suis attiré par la pancarte de pierre annonçant le Mémorial américain. Je suis déjà passé devant plusieurs fois, de jour, sans jamais m’y arrêter. Cette fois j’ai le temps, alors la curiosité gagne la partie. Dans ce bouquet d’arbres aux pénombres silencieuses, je m’éloigne de la route, attiré par des chuchotements indistincts se frayant un chemin jusqu’à moi, à peine audibles. Curieuse impression au milieu de rien, au milieu de la nuit, des feuilles et du silence, au bord d’un site commémorant souffrance et tuerie. Comme dans un conte, je m’enfonce dans l’étroite allée, guidé par les murmures. Petit à petit ils semblent prendre vie et force, puis je débouche devant le monument, colossal, juste suggéré dans la noirceur. Les conversations brouillées les unes aux autres, comme autant d’âmes entremêlées, se font plus nettes. Je fais le tour du bâtiment, et me trouve devant la grille d’acier d’où s’échappent toutes ces voix dans la nuit profonde. Un peu de lumière s’échappe de droite et de gauche, du mur qui forme chicane derrière la porte. Des esprits se devinent, nombreux, réfugiés ici à l’abri d’un tourment causé par la folie des Hommes. Je pourrais presque voir apparaître des visages dans la brume légère. Je me concentre, tends l’oreille, attentif et respectueux, mais je ne comprends toujours pas le sens de ces paroles figées par cet enregistrement. Cette mise en scène est troublante au cœur des ténèbres. Cette polyphonie anglo-saxonne offre un instant magique et inquiétant à la fois. Je repars. Après Sommepy-Tahure, pour rester dans l’ambiance du moment, la route agite inlassablement ses draps blancs devant moi. La brume est devenue épaisse. Dans cette étape plate, j’arrive en fin de nuit à Grandpré, premier pointage. Le village est encore complètement endormi. Seuls les oiseaux sont éveillés et me le font savoir. Le brouillard donne une mise en scène aux suggestions agréables, puis le matin se lève, vaporeux. Il est temps de partir. Sans commerce ouvert je fais une photo de pointage, et m’en vais voir plus loin.

Ce début d’étape me rappelle des routes et des noms familiers, même si l’air brouillé et poisseux gomme le paysage dans des nuances de gris sale. Le Morthomme est égal à mon souvenir. Buzancy m’apparaît comme un joli village, plus beau que je me le rappelais, puis je reconnais également cette route qui commence à se vallonner. Pourtant, la première bosse en quittant Bar-les-Buzancy me surprend. C’est bien ça, c’est la fin du plat. Avec l’humidité, mes gants et ma sacoche se recouvrent de cristaux de glace. Je comprends l’origine de mes doigts gelés. Avec la température négative, j’ai peur que la route givre elle aussi. Un peu de répit dans le brouillard m’offre une magnifique mer de brume à mon arrivée vers Sommauthe, puis me reprend bien vite dans le blanc poisseux. Après Beaumont-en-Argonne, un rayon de soleil fait baigner le pied des éoliennes dans une flaque de lait. En quittant Mouzon, une montée à 10 % permet d’accéder au deuxième pointage de Carignan.

Je fais tamponner mon carton violet tandis que le brûlant du café me fait le plus grand bien. En repartant, comme par magie, la température est redevenue positive et le brouillard s’est évanoui sous un beau soleil. Entre ces deux tours de l’élection présidentielle, des affiches de Marine Le Pen émergent de partout sur ce parcours, plus évidentes et dramatiques sans la brume. Pauvre France, qu’as-tu donc fait pour mériter ce choix si étriqué que l’on t’impose ? Qu’as-tu fait pour qu’on te coupe ainsi en deux, à vif ? Alors que la matinée se fait plus douce, j’attaque le raidillon en deux temps au sortir de Messincourt, après avoir manqué de m’encastrer dans une bagnole haineuse ne respectant pas son cédez-le-passage. Chronique de la crétinerie ordinaire. Après Givonne, les clapotis du cours d’eau – la Givonne justement – sont très apaisants. Dans la forêt, passé Fleigneux, à cet endroit et avec son drapeau tricolore, je prends de loin la Maison Forte pour un simple poste-frontière abandonné. Puis j’aperçois les impacts de balles ; incongrus. L’autre face me montrera le trou d’obus plus explicite crevant la façade. Je trouve surréaliste la clôture grillagée protégeant l’édifice, probablement des dégradations diverses, mais tellement grotesque pour entourer un bâtiment qui a tenu face à l’assaut des panzers, le transformant à présent en petit morceau d’histoire de carton-pâte. N’y avait-il pas moyen de faire autrement, moins étriqué moins étouffant, déjà en éloignant de grillage des murs. Je trouve cela triste, à la limite de l’irrespect, c’est en tout cas ce que je ressens. La Belgique n’est plus qu’à deux pas, son panneau a disparu, et sur la ligne frontalière une carcasse de voiture incendiée, plantée dans le bas-côté, côtoie un panneau route glissante. En espérant que ces passagers se portent bien, quelle mise en scène involontaire. C’est ma première histoire belge ! Après la belle église de Sugny, je sors du village par de curieuses chicanes. Je ne mets pas souvent les pieds en Belgique à vélo, mais je trouve toujours l’atmosphère du pays dépaysante, même si rien ne change qu’en infimes détails. Et dire que l’on s’étonne que l’Europe soit en crise, alors qu’elle se montre capable d’imposer n’importe quels règlements, parfois jusqu’à l’absurde, tandis que l’unification de simples panneaux routiers semble impossible ! Les pancartes de direction d’un bleu souvent moche ne sont pas franchement une réussite, mais ceux d’axes prioritaires, matérialisant les branches secondaires seraient intéressants à ramener chez nous. Je poursuis mon passage belge par une belle descente, et passe par Bohan avant de retourner en France dans cette étape bien vallonnée qui m’amène au pointage de Hautes-Rivières.

Tout début d’après-midi, je trouve de quoi me ravitailler et tamponner avant de repartir… Ce n’est pas forcément facile, dans ce no man’s land horaire qui se présente souvent dans la ruralité d’entre midi et seize heures. Le boulanger est sympathique et la tarte au Thon, froide, permet d’éloigner provisoirement la lassitude du goût sucré. La rentrée en France offre une étape courte et facile jusqu’au pointage suivant, avec juste une montée raisonnable en son milieu. Je longe le lit de la Semois, ou plutôt de la Semoy, puisque l’orthographe de la rivière diffère des deux côtés de la frontière. Une série de sculptures métalliques longilignes, tels de curieux arbres rouillés, se tient le long du trajet. La vallée est encaissée. Un beau paysage de type montagnard se dévoile, même si l’altitude de cette balade ne dépassera pas les 500m d’altitude. À Thilay, selon la légende, la dernière châtelaine file toutes les nuits la laine à son rouet, mais surtout projette de grosses pierres sur les passants pour les écraser… Heureusement, j’y passe de jour ! D’une manière plus positive, un gros rassemblement de motards se tient là pour une action caritative. Ils me doubleront par vagues successives dans les étapes suivantes. Il me reste à peine une petite dizaine de kilomètres, puis j’arrive à Monthermé pour pointer en compagnie d’un bon café.

L’après-midi est agréable, même s’il présente des moments bien ennuagés. Je reprends la route par une longue montée en forêt jusqu’aux Vieux Moulins d’Hargnies, tellement vieux sans doute, que je ne vois qu’un bâtiment à moitié écoulé, rempli du désastre de ses propres pierres. Mais était-ce vraiment un moulin à l’origine ? Peut-être. Puis je regagne Haybes par une belle descente en passant par Hargnies, qui me permet de m’aventurer un peu dans « le doigt de Givet », cette pointe ardennaise encerclée de Belgique. Je prends ensuite la piste cyclable bien entretenue en bord de Meuse, surplombée par d’imposantes ardoisières. Curieusement elles ont fermé dans les années cinquante, à cause d’effondrements souterrains, alors qu’elles forment d’énormes monticules parfaitement déterrés ! Sont-ils donc seulement des rebuts d’excavations ? Mystère. Je les quitte par le pont métallique pour aller pointer dans le centre-ville de Fumay.

Étant bien enfoncé en ville, je préfère continuer d’avancer par la D988, plutôt que d’aller rechercher la piste cyclable. L’axe est assez passant mais bien roulant, offrant des longues bosses peu prononcées. L’usine EDF de pompage de Saint-Nicolas ronronne sur ma gauche, barbotant paresseusement au bord de son lac. Le paysage se fait d’aspect encore plus montagnard, minéral, mais je reste globalement au creux des vallées. Ainsi, je n’ai pas besoin de m’attarder bien longtemps pour rejoindre Révin. Comme pour Fumay, la ville m’apparaît avec ses maisons à flanc de colline, et comme Fumay, elle est grouillante de passants et de circulation en ce milieu de samedi après-midi. Je longe ensuite la Vallée de Misère, pourtant bien agréable, pour arriver à Rocroi. Je trace alors un grand bout droit pour passer par Rumigny, au lieu de rejoindre Signy-l’Abbaye directement par des axes passants. La tranquillité mérite souvent un peu de rallonge. Petit à petit les bosses s’apaisent, deviennent plus courtes et moins prononcées. Je passe par Mon Idée… oui mais laquelle au juste ? Quel curieux nom de village. Bientôt les éoliennes sont de retour, sur fond bleu jaune, de ciel et de colza explosant de fleurs.  Puis me voilà sur la route des églises fortifiées de la Thiérache. Je repense à mon projet inachevé d’en faire le tour, il faudrait que je revoie ça sérieusement… Après un dernier sursaut du côté de Marlemont, la route redescend doucement pour rejoindre mon dernier pointage de Signy-l’Abbaye.

Je pourrais aller directement à Rethel, assez proche, mais le dernier train pour Paris est parti. Alors comme prévu je vais continuer en roulant en lisière du département, une façon comme une autre de passer le temps en attendant le lendemain matin ! C’est la fin de l’après-midi, la température redevient vite fraîche, et la Lune découvrant son fin croissant déjà haut dans le ciel, promet de disparaître très tôt cette nuit. Je me recouvre tranquillement et prépare le vélo pour la nuit. Je repars par un large demi-tour en forêt de Signy-l’Abbaye. La route toute en toboggans dans les contreforts pré-ardennais, est avare en indications pour rejoindre Maranwez et Saint-Jean aux bois. Les panneaux indiquant des routes ni salées ni déneigée que je trouvais burlesques, à les voir encore semés partout à l’arrivée du mois de mai, commencent à m’agacer par leur répétition. Le jour baisse et les chapelets de pointillés rouge clignotant reprennent vie. Ils me ramènent une présence familière, rassurante, promesse de terrain assagi. Je marque une pause à Renneville devant son église illuminée. J’en profite pour enfiler une deuxième paire de gants face au vent qui me pique les mains. Les éoliennes tournent joyeuses, déclamant leur chant grave de voiles sans navire dans l’obscurité. Un vent glacé commence à se lever dans le soir, aidé par un retour en plaine sans entrave. Je longe la limite des Ardennes, puis passe en début de nuit dans le département de la Marne pour suivre le lit de la Suippe sur une vingtaine de kilomètres. Avant de bifurquer au nord, je passe par Selles dont les bâtiments sont bien mis en valeur par l’éclairage nocturne. La mienne, de selle, commence à se faire sentir au travers de mon vieux cuissard qui n’amortit plus grand-chose ; ainsi vont les petits soucis du cycliste traîne-savates ! Dans la nuit noire, la direction d’Aussonce, Ménil-Lépinois, Neuflize et Tagnon semble improbable par les chemins de traverse, mais je ne m’y perds pas. Il me reste une douzaine de kilomètres pour rejoindre Rethel en longeant la N51 par l’ancienne route départementale. Au début cela semble être une meilleure idée que d’emprunter le large bas-côté du grand axe, mais le chemin se dégrade peu à peu, dévoilant un visage vraiment apocalyptique où le bitume n’est plus qu’un lointain souvenir ici et là au milieu de ce qui ressemble terriblement à des trous d’obus… Ce n’est pas le moment de s’endormir ! Au contraire, ça réveille plutôt ! J’arrive en slalomant à Sault-lès-Rethel en ayant échappé miraculeusement à la crevaison. Il ne me reste plus qu’à rejoindre les berges du Canal des Ardennes et la halte fluviale pour faire un brin de toilette, et un petit somme sur un coin de béton, en attendant le lever du jour et mon train.

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