Les Flèches de France : Paris – Le Havre & Dieppe – Paris

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Le cycle des Flèches de France 2007-2013,
épisodes 1 et 2.

Alors voilà, ce matin je me trouve au pied du mur. Il faut débuter l’aventure, et elle sera sans doute longue. Elle sera sans doute belle aussi, et c’est peut-être encore mieux. C’est peut-être le plus important. Pensez donc, se rendre de Paris à l’autre bout du pays, 20 fois pour 20 Flèches de France. De moins de 200, à près de 1000km rien que ça ! De quoi voir défiler du paysage. Même si j’ai déjà goûté à la longue distance, crainte et impatience mêlées, c’est parti…

Paris, lundi 19 novembre 2007 à 6h30, départ du célèbre restaurant du quartier des Halles ouvert 24h/24 : Le Pied de Cochon. Il va vite me devenir familier, très ; jusqu’à la lassitude parfois, au terminus des Flèches retournant à Paris. C’est le lieu officiel de contrôle, au départ ou à l’arrivée, selon le sens de réalisation des parcours. Pour moi ce sera donc les deux, vu que je vais réaliser le doublé Paris – Le Havre avec un retour Dieppe – Paris, d’une seule traite, et en faisant la route de liaison entre les deux cités normandes. Je rallonge ainsi le chemin d’une bonne centaine de kilomètres, pour un total prévu de 520… Qui sera grandement dépassé ! La grisaille de la banlieue parisienne – en fin de nuit et sous la pluie – n’est guère engageante. Ne cherchant pas à me retenir, elle cède à mesure que je m’éloigne, et que l’aube approche. En sortie de Chanteloup-les-Vignes, j’affronte la longue bosse que je connais déjà… Mais qui est toujours aussi laborieuse à passer. Bientôt, me voilà au premier contrôle de Meulan, où je pointe et me ravitaille dans une boulangerie.

Les kilomètres s’égrènent. Petit raidillon en sortant de La-Roche-Guyon. Midi, sortie d’école ; sur mon passage, un garçonnet dit a sa mère en me désignant du doigt « Regarde, il est tout rouge le Monsieur ! » Mais non, je ne suis pas à l’agonie, c’est juste que plus de cinq heures sous la pluie, le vent et le froid, ça colore le teint, ça force le rose ! Mais la sentence du môme à un caractère prémonitoire, car juste après, à la sortie du village, une déviation me force à suivre une longue côte impressionnante, comme s’il fallait grimper le long d’un mur. C’est que je ne suis pas une araignée, moi, même si une ou deux peuvent traîner à mon plafond… À Giverny, je m’approche des bords de Seine. L’avancée se fait tranquille, avec juste une butte du côté de Pressagny-l’Orgueilleux, puis j’arrive pour pointer dans un bar de Port-Mort. En tout début d’après-midi, deux habitués n’en finissent pas de prendre le dernier verre de l’apéritif… en attendant le suivant ! Pendant ce temps, le présentateur du journal télévisé de TF1 nous livre les dernières nouvelles de la grève des transports. Des images de la pagaille inextricable du métro, des sans-gêne qui jouent des coudes, des gens qui râlent ; la vie de la capitale, quoi ! Le merdier parisien habituel, semble ici, vu de la campagne normande, surréaliste. Tout un monde étranger, peuplé d’excités braillards et de mesquins revanchards. Une fois réchauffé et mon café bu, je me laisse aller quelques instants à la contemplation lénifiante du téléviseur, puis me décide à repartir. Tout ça ne vaut pas la peine de perdre plus de temps !

Je reprends la route en m’éloignant de la vallée de la Seine. L’asphalte s’élève, ondule doucement. Rien de bien méchant, et voilà une belle bosse pour s’échapper d’Acquigny, blotti au fond de sa cuvette creusée par l’Eure. L’étape est courte et Amfreville est là bientôt. Pas grand-chose d’ouvert sur mon chemin. Il est encore tôt dans l’après-midi. Je suis pris dans ce no man’s land tendu entre le déjeuner et le milieu d’après-midi, dans ces heures léthargiques pour beaucoup d’échoppes de France. Je passe devant un garage automobile. Il y a de la vie derrière le portail. Chiche ! Je m’excuse du dérangement, demande un coup de tampon sur ma carte verte, et c’est dans la poche ; place à l’étape suivante !

Les mouettes qui m’accompagnent un moment me font comprendre que je m’approche doucement du bord de mer. Patience, je suis dans la bonne direction mais il y a encore du chemin. Il n’est pas trop tard dans l’après-midi mais le jour est déjà sur le déclin. Une première crevaison me ramène à la réalité. Pas étonnant, les routes d’automne ne sont pas trop propres, les gravillons nombreux, et la boue encore plus. La saison des betteraves et des patates touche a sa fin, et ça se voit sur le bitume ! Et parfois on ne voit plus trop le bitume, en fait. La fuite ne semble pas très importante, je regonfle de façon à trouver un meilleur endroit pour réparer, que la boue d’un bas-côté. Une cour de ferme goudronnée qui se présente bientôt, me semble être toute indiquée, surtout qu’il n’y a pas de chien à l’horizon. La présence d’une voiture munie d’un râtelier sur le toit, témoignant de son utilisation pour une équipe cycliste locale, me fait penser que logiquement je ne devrais pas être délogé d’ici à coups de fusils ! Effectivement, après avoir démonté ma roue et répandu tout mon attirail sur le sol, un Monsieur s’approche, pour qui ma présence semble des plus naturelles. Une fois fait l’échange des amabilités d’usage, je lui raconte un peu le but de ma promenade, des deux Flèches enchaînées, de ne pas m’arrêter de rouler en chemin. Il trouve l’idée plutôt bizarre de passer une nuit blanche sur le vélo, et encore plus de faire ce genre de trajet avec ce genre de vélo : un vieux VTT moche, surtout crasseux comme il est ! Une fois la réparation faite, l’extraterrestre que je suis à ses yeux repart en direction de Bourneville, où je pointe en fin d’après-midi dans une station-service. Décidément, les bagnoles me sauvent la mise pour les contrôles, aujourd’hui !

C’est maintenant la dernière étape, et la nuit s’installe tandis que le crachin qui m’accompagnait assidûment depuis le petit matin se décide enfin à aller voir ailleurs que sur mon chemin… Bon débarras ! Comme les bonnes choses ont toujours une fin, l’accalmie est de courte durée. La pluie reprend une heure plus tard, et avec cette fois bien plus de conviction. Elle ne me lâchera pas jusqu’à mon retour sur Paris. Trop pris à réparer ma deuxième crevaison à la lueur de la lampe frontale, j’en oublie un changement de direction juste après, m’enfonce longuement dans la campagne. Les routes ne correspondent plus trop à ma carte bien que je n’aie pas changé de cap. Je m’entête, puis m’arrête dans la pénombre pour faire le point sérieusement, et je m’aperçois que je ne suis plus sur la bonne route… à 1,5km du bac de Quillebeuf. Hé merde, j’ai viré trop au nord, en direction du Pont de Tancarville au lieu de celui de Normandie. Être arrivé jusque-là et le louper pour une erreur de navigation, c’est con ! Je vais pour continuer ma route, au point où je suis déjà avancé, j’hésite, mais d’un autre côté, traverser le Pont de Normandie à vélo, pour un banlieusard parisien, ça ne se présente pas tous les jours. Et le faire de nuit – fût-elle sous le crachin – fait définitivement pencher la balance. Oui mais, le détour n’est pas négligeable. M’en fout ! Allez, au diable l’avarice, je vais couper par le marais, et le traverser ce satané pont… En espérant qu’il ne soit pas fermé pour cause de vent, qui pour l’instant est modéré, alors même pas peur ! Le chemin de traverse prend effectivement un bon moment, un temps certain ; puis lentement, telle une diva qui sait se faire désirer, une silhouette se détache de la nuit. Le voilà enfin, ce fameux Pont de Normandie. Comme pour me laisser le temps de l’apprivoiser, il se rapproche tout doucement, farouche. Puis je le prends d’assaut, enfin, je savoure ma possession, m’imprègne du langage de la bête : « Clong, Clong, Clak… » qui prend vie au passage des plus lourds de ses voyageurs. Les camions me doublent. Ils n’ont pas le temps, j’ai l’éternité. La Seine est noire en contrebas, large, infinie. Et voilà déjà que la descente approche, et au loin la barre éclairée du poste de péage. Je lance dans la nuit un bonsoir sonore au guichetier qui me regarde amusé, ne voyant sans doute pas tant de vélos que cela transiter par ici, surtout à cette heure de la nuit. Je n’ai plus qu’à bifurquer pour aborder Le Havre par la zone portuaire sud. Moment d’humilité, je me sens tout petit en longeant un porte-conteneurs haut comme un immeuble d’acier. Les navires sont immenses, la traversée est longue. Je suis bercé par le vent et le doux ronronnement de la machinerie des vaisseaux en sommeil. La ville semble infinie, mais contrairement aux environs de Paris, elle ne me laisse pas une impression laborieuse. Je m’arrête pointer dans une épicerie des faubourgs. Dernier contrôle de cette Flèche. Le genre d’échoppe improbable qui reste ouverte tant que le patron n’a pas sommeil, et celui-ci me semble du genre insomniaque. Il me dit dans un français approximatif que c’est son anniversaire. Je ne lui demande pas son âge, je le félicite, puis sur le ton de la plaisanterie je tente un trait d’humour. Est-ce que comme dans les supermarchés on a le droit à une remise, à un p’tit geste pour l’occasion. Pas de chance, ce ne sera pas le cas. Plus loin je m’arrête sur un banc pour nettoyer ces cales automatiques qui, comme à leur habitude, refusent de s’enclencher sur les pédales sales à la moindre trace de boue. Pas loin derrière moi, la jeunesse Havraise éméchée discute bruyamment. Lorsque je m’attaque à mes victuailles de l’épicerie, un grand jeune homme noir m’aborde et me demande si je cherche des femmes. Vu mon accoutrement et mon état de propreté, je trouve la proposition totalement absurde. Je décline son offre, il en conclut alors que je cherche des hommes. Je lui réponds : « encore moins ! » Il repart perplexe et déçu en disant : « Bon, bah t’as qu’à continuer à pédaler alors ! » Ça tombe bien, c’est ce que j’avais prévu de faire.

 

À l’époque, je ne connaissais ni le principe ni l’existence des Relais de France – repris depuis par l’Audax Club Parisien – alors je m’improvise une liaison entre Le Havre et Dieppe. Elle n’a sur la carte rien de bien compliqué – même en suivant mon tracé prévu par les petites routes – et pourtant, à force de me perdre et de tourner en rond, je me décide à prendre un itinéraire plus direct, mais plus fréquenté. Pour me rassurer, je me dis que la nuit et la pluie sont pour beaucoup dans mes erreurs d’orientation. En semaine et en pleine nuit, ce changement est finalement payant, car la route reste déserte, hormis une série de courageux se rendant à l’embauche autour des quatre heures du matin. J’arrive enfin dans la ville de Dieppe endormie. Vue l’heure matinale, pas de commerce ouvert, alors pointage à la carte postale… Et aussi bizarre que cela puisse paraître, j’ai eu un mal fou à trouver une boîte aux lettres dans toute la cité, qui pourtant n’est pas si petite ! Me voici donc prêt à décocher ma deuxième flèche, celle d’un Dieppe – Paris au lieu d’un Paris – Dieppe, mais puisque les deux sens sont autorisés… Alors, c’est reparti !

Deux heures avant l’aube, je reprends le chemin de Paris. Dans les 180km. Une petite balade, presque rien. L’appareil photo a tiré sa révérence face à l’humidité, plus rien à en espérer. Et merde ! Je rentre dans les terres par la longue bosse en sortie d’Arques-la-Bataille. Puis la route se fait facile, le jour se lève et j’arrive bientôt à Neufchâtel-en-Bray en début de matinée. Trop tôt pour goûter au fromage crémeux en forme de cœur, mais après une nuit blanche, les secousses du centre-ville pavé – bien rugueux – sont bien là pour me réveiller !

Je repars sous un ciel toujours aussi tristounet. Le crachin devient une habitude. Je ne conçois même plus qu’il puisse s’épuiser avant mon retour à Paris. J’en fais un compagnon de voyage comme un autre ; comme mon vélo. La route ondule en formant de petits toboggans. Rien de bien méchant. En deuxième moitié d’étape, je traverse beaucoup de zones forestières. J’aimerais qu’il reste davantage de feuilles sur les arbres, mais je ne peux pas demander l’impossible à une fin d’automne. Même si l’abri est dérisoire, ça casse la monotonie de la plaine, et c’est toujours plus agréable que d’avoir la bruine directement au-dessus de la tête. Je quitte la vallée de la Lévrière par une belle montée en sortant de Saint-Paër. Je traverse une dernière zone boisée et j’arrive, en descente, au contrôle de Gisors en milieu d’après-midi.

Après ravitaillement et pointage, je quitte la ville par une belle bosse. Plus de la moitié de cette Flèche est faite. Il faut dire qu’est est très courte – la plus brève de toutes – il reste moins de 80km. Après une petite incursion dans l’Oise, la région parisienne approche. Me voilà de retour sur ces routes du Vexin Français qui me sont tellement familières : Nucourt, Us, Ableiges, Boissy-l’Aillerie… Tous ces petits chemins tortueux et joueurs ; vallonnés sans être vraiment usants… Quoique là sur le retour, en étant passé par Le Havre et Dieppe, c’est un peu plus laborieux ! Après ces jolis villages et ces vieilles pierres égrenées, j’arrive dans le béton d’Osny en toute fin d’après-midi. Le temps est toujours triste, le ciel poisseux de crachin, et je pointe à la carte postale.

En repartant je me perds lamentablement, ce début de nuit, dans la ville de banlieue lointaine qui représente déjà un gros bloc monolithique d’urbanisation. Un sacré changement, c’en est fini des villages tranquilles. Je patauge – à tous points de vue – en transitant par Cergy, puis m’y retrouve à Pontoise. Je suis enfin remis sur le bon chemin. Il me reste 35km pour rejoindre Paris, toujours sous la pluie fine. Je suis de retour pour le tamponnage final au Pied de Cochon, la boucle est bouclée. En milieu de soirée, je suis donc revenu au point de départ, un jour et demi après en être parti… Plus de 600km, tout ça pour ça !

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