BCN et BPF : Limousin – 19 Corrèze

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Kilomètres réalisés : 9980
Provinces BPF validées : 16
Départements BCN validés : 36

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Après avoir fait un tour à travers le Bourbonnais, dans ma série je finis l’année avec des circuits bien vallonnés – et comportant quelques cols sympas – voici la Corrèze, première moitié de la province du Limousin des BCF / BCN. Je vous propose donc d’aller grimper :

  • le Col des Sarres (très modeste… mais le début d’une belle montée ! )
  • le Col du Puy de Bort (810m)
  • le Col de la Blanche (901m)
  • le Col de Lestards (849m)
  • le Col des Géants (824m)
  • le Col du Bos (809m)

Bon d’accord, ça ne monte pas très haut tout ça,  mais avec 5500m de dénivelé pour 315km, ça suffira bien pour un mois de novembre sous la flotte. Pas vraiment un parcours pour rigolos, donc ! D’autant plus que la pluie est annoncée comme une compagne fidèle à ces deux jours. Un jour et demi en fait, puisque après 4h de train et pas très loin de midi, je débarque à la petite gare d’Uzerche. Nom un peu râpeux, un peu âpre, comme toute cette balade en fait, digne d’une sortie montagnarde même si l’altitude restera raisonnable. Dès les premiers tours de roues, le ton est donné : après avoir laissé les rails et passé le centre-ville, la route se cabre pour gagner une bonne centaine de mètres de dénivelé, comme ça, à froid, en guise d’apéritif sous le crachin. La bourgade est jolie, j’irai peut-être lui rendre une visite plus approfondie à mon retour, si la pluie s’arrête de tomber d’ici-là, d’ici demain… mais normalement ce circuit s’annonce entièrement aquatique ! Premiers kilomètres, et le décor corrézien est bien là. Bâtisses de pierres aux toits noirs très pentus, vallées profondes, boisées, routes sinueuses qui naviguent d’une crête à l’autre et s’immiscent parfois au fond des vals où se jettent de nombreux ruisseaux, aujourd’hui gavés par les pluies. La présence de l’Homme est souvent discrète, humble. Elle noyaute le paysage de hameaux se regroupant rarement en véritables villages. Un décor vert, détrempé, et qui n’a pas encore mis son grand manteau d’automne. Début novembre, pourtant. Il faut que je m’habitue à la flotte qui tombe sur moi, et qui tombera de ce midi à demain soir. Obstinée et sans relâche, nous sommes deux à être têtus ! En quittant Vigeois, je fais le tour de la Vézère par la route des crêtes, apercevant le cimetière et les maisons s’éloigner en face, de l’autre côté de la vallée encaissée qui s’élargit. Je progresse dans la solitude d’un chemin bordé de vals creux. Solitude tenace, silencieuse, juste troublée par quelques chants d’oiseaux. Au terme d’une étape courte, déjà vallonnée, j’arrive à Voutezac après être passé par une ribambelle de hameaux se présentant le long de la route.

C’est reparti tranquillement, en plaine. En quittant Objat, la route devient interdite aux vélos. Pourquoi ? Pour rien, puisqu’elle reste toujours aussi droite et plate qu’avant et après, et que quelques kilomètres plus loin je peux la reprendre sans plus de logique. Sauf à faire plaisir aux sacro-saintes bagnoles, à compter que cet itinéraire soit si dangereux, pourquoi n’en interdire qu’un tronçon pareil aux autres ? Vive les secrets l’aménagement du territoire à la française ! Après ce détour et être passé par Varetz, je remonte sur les hauteurs en direction de Brive-la-Gaillarde. Pas grand monde dans les rues, à peine quelques parapluies. Je parviens à traverser la ville sans m’égarer. Rendu à la campagne, je continue à prendre de la hauteur jusqu’à Monplaisir… sauf que sous la pluie, à défaut de rouiller, le plaisir s’émousse tout de même. Première belle butte à 10-11 % puis j’arrive à Collonges-la-Rouge, sous l’eau, désertée des touristes. Mais aussi, novembre un jour de semaine ne prête pas forcément aux déambulations.

Dans le village construit en grès rouge, et parfois aux alentours, subsistent des bâtiments carmin dont la teinte des pierres est rendue plus profonde par les pluies. Malgré la guéguerre discutable que le Jura lui livre avec son vin de paille, le vin paillé de Corrèze fait de la résistance sur les affiches des domaines en bord de route. Franchement, où va-t-on si la France n’est plus le pays où chacun peut faire son pinard et son calendos ? Ce début d’étape est gentiment vallonné jusqu’au Col des Sarres, invisible sur le terrain et franchi sans m’en rendre compte, comme une bosse ordinaire ; mais le plus intéressant est après, car il marque le point de départ de 10km d’une montée fastidieuse qui mène jusqu’à Ménoire. L’après-midi s’étire en longueur, triste, dégoulinant, débordant de ce ciel qui n’en finit pas d’être gris. Déversement gris ardoise, gris souris, gris anthracite, qu’importe. Pourquoi entourer la grisaille de qualificatifs, comme si elle ne se suffisait pas à elle-même ? Pour une précision dont tout le monde se fout, surtout en prenant toute cette flotte sur la gueule ! Puis l’univers blanchit. Des forêts plantées de l’autre côté des vallons se dégage une légère brume. Promesse d’un voile allant en s’épaississant à la tombée du jour, avant que j’aie pu arriver à mon escale de Bort-les-Orgues, encore si loin au-delà de la pluie, quasiment cent bornes. Le brouillard se rapproche comme le jour baisse. Je suis pris dans un linceul aux contours pastel blanc sale, cerné d’une humidité poisseuse. La silhouette fantomatique d’un arbre se détache de loin en loin avant d’être tout de suite ravalée par le néant laiteux, grisâtre surtout, où plus rien n’existe à quelques mètres des bords de route. La saucée reprend de plus belle en passant par Neuville. Une belle descente et me voilà à Argentat-sur-Dordogne pour le dernier pointage de cette journée. Mes patins de freins ont littéralement fondu, jouant les canards sur les jantes, comme des carrés de sucre dans le café. Leviers en butée, les deux, pas de jaloux, pas de secours. Gros problème.

Je repars en direction de Bort-les-Orgues, le jour définitivement tombé aux oubliettes. J’essaie de ne pas trop tarder pour y arriver avant le plus gros de la pluie. Le déluge est prévu en deuxième moitié de nuit, c’est la météo qui l’a dit. La température baissant, je renfile mon deuxième imper – précaution pas si stupide pour qui a déjà vécu 48h de flotte en continu… – qui m’avait tant tenu chaud dans la journée. Je remonte doucement la belle cuvette dans laquelle Argentat est blotti. La nuit est d’une densité incroyable. D’encre et je me sens pieuvre. Calamar si vous voulez, pourquoi pas, mais en tout cas pas seiche ; parce qu’avec toute cette pluie, ce serait vraiment de mauvais goût ! Je peine à progresser sur la ligne de crête. Le brouillard essaie de me retenir dans ses draps blancs tandis que le crachin tente de se frayer un chemin à travers mes vêtements. Bon coup de mou. Ma solitude est seulement troublée par le crépitement de l’air humide ionisé au passage des lignes haute tension. Moment d’éternité, l’électricité bavarde avec les gouttes. En passant par Darazac, l’église se présente avec son toit pentu accueillant deux cloches en peigne, m’évoquant celles du Massif Central… ceci dit le Cantal n’est pas loin d’ici, et Mauriac tout près. Après Auriac – petit village qui n’a rien à voir avec la grande ville auvergnate capitale du parapluie (la  bonne blague !) – je suis une belle descente viroleuse qui me fait perdre 300m de dénivelé en rejoignant les berges de Dordogne, pour faire une petite incursion dans le Cantal, justement. Les branches mortes au travers de la route, les lacets, la nuit et la pluie, se conjuguent pour me gâcher le plaisir de me laisser glisser jusqu’à la rivière. Sale temps. Se rappeler des freins, qu’il n’y en a plus, économie et doigté, déchiffrer les trajectoires dans le noir, à travers les saucées brumeuses. Jeu d’équilibre et de devinettes, d’absolu et de hasard. Au loin se dresse devant moi quelques ombres noires, fantômes de l’autre rive, Le Coustal, l’Espinassou me font face, m’entourent, maintenant que je suis redescendu dans la vallée, à quelques kilomètres du Barrage de l’Aigle. L’édifice se devine au loin, à l’oreille. Un ronronnement continu, comme un cœur régulier entouré de ténèbres. Puis une poignée de projecteurs le dévoile par petites touches aux regards nocturnes. Salvignac se mérite par une  belle montée depuis le barrage, puis j’oblique plein nord alors que Mauriac est à quelques kilomètres. Je me dirige vers le pont de Saint-Projet. Retrouver sa silhouette familière, ses arches anguleuses derrière des avant-postes taillés dans la roche. Sur cette langue de câbles et de ferraille suspendue au-dessus de la rivière, j’essaie un instant d’imaginer dans la noirceur de la nuit, au milieu de la vallée engloutie, au-delà des lambeaux de brume ; endormi au fond des eaux, le monastère submergé par le bassin de retenue depuis la Seconde Guerre mondiale. La pluie martèle le tablier d’asphalte, il n’y a pas d’autre bruit, rien. Je passe dubitatif devant le rocher Louis XVI. Je ne trouve pas de ressemblance dans la silhouette. Je ne suis peut-être pas sous le bon angle, mais ce soir je ne suis pas bon public, la pluie n’aide pas aux devinettes ! Je continue à suivre les bords de la Dordogne by night, aveugle dans cet outrenoir à la Soulages, accompagné seulement de quelques bruits feutrés : celui de mes pneus détrempés, celui de la rivière qui poursuit son chemin éternel, celui des ruisseaux gras orgueilleux presque torrents de cette pluie qui ne cesse de tomber, de cette eau qui encourage les oiseaux à chanter. Après avoir longé les gorges de Dordogne depuis des heures, je les quitte définitivement par une dernière remontée vers Champagnac, qui me semble plus facile que les autres. Dans une petite dizaine de kilomètres j’aurai rejoint Bort-les-Orgues pour trouver un coin discret, au sec, où m’abriter cette fin de nuit en attendant le lever du jour pour pointer.

La situation de mes freins ne s’est pas améliorée. Câbles tendus à fond, patins complètement bouffés, leviers contre guidoline ; et encore tant de descentes, de lacets, et de flotte à affronter. À force de me fourrer dans des situations à la con, j’ai appris à avoir le minimum pour la survie, surtout – et essentiellement quand ça ne prend pas beaucoup ni de poids, ni de place. Alors je fouille. Miracle ! Dans mon outillage de bord, un jeu de patins oublié là depuis des années. Va pour l’arrière, plus facile à maîtriser en cas de dérapage sur les feuilles mortes imbibées et autres saloperies tombées sur la route. L’avant fera ce qu’il peut, câble retendu. L’appoint surtout, sur un virage qui me surprend ou se referme, avec doigté et économie… avec ce que les averses m’ont laissé : un millimètre de caoutchouc ! Allez, en attendant, rideau, dodo. Les heures passent, huileuses et noires, les intempéries restent. Pour une fois la météo a vu juste. La pluie est tombée dru une bonne partie de la nuit. Je l’entends encore tambouriner. Le jour va se lever et j’ai la flemme de repartir. J’attends un peu, des fois qu’elle se lasse avant moi. Le temps coule, lui aussi, et je perds la partie. Mon cuissard trempé, mes chaussettes, le reste : rien n’a séché. Je quitte ma cachette et vais pointer en ville avant d’attaquer le Col du Puy de Bort. Le début de l’ascension est un peu âpre, plus accessible ensuite. En tout cas, une bonne mise en jambes matinale. En s’élevant vers le sommet, un vaste panorama s’ouvre sur la vallée, dévoilant un lotissement de maisons. Ribambelle de boîtes jumelles sagement alignées sur des rues tracées droites, géométrie universelle du bonheur pavillonnaire. Plus loin sur l’horizon, les monts boisés sont nappés du gris triste que leur donne la pluie. Je ne tarde pas trop en haut du col. La pluie me lasse mais il faut continuer à avancer. La descente est courte, puis la route ondule doucement en longues bosses de faible amplitude. Après Saint-Victour, le temps semble vouloir se lever. La pluie cesse, un peu de bleu apparaît, un rayon de soleil s’enhardit… vite ravalé par le crachin. Pluie et jalousie, fin de la courte parenthèse sèche. La durée d’un souffle qui disperse le rêve… En chemin, les buttes deviennent de plus en plus marquées. Juste avant le retour de la pluie, je fais une pause contemplative sur le pont enjambant la Diège. Je suis à une vingtaine de kilomètres du contrôle de Meymac, que j’atteins en fin de matinée.

Le village est un peu longuet à quitter, puis je m’attaque au Col de la Blanche. De nombreux replats autour de 700m d’altitude font finalement perdre toute l’élévation gagnée depuis Ambrugeat, puis la montée se fait plus régulière à défaut d’être facile. Je grimpe au milieu d’une forêt de pins. Les aiguilles du ciel me transpercent plus sûrement que les celles des arbres. Au sommet, le brouillard réapparaît sur le massif au loin. La grêle a bien refroidi l’atmosphère. Plus que 3°C. La pluie ne cède pas, tenace, revient sur l’avant-scène après la chute des glaçons. Mes poumons recrachent une fumée blanche, revanche sur le brouillard de tout à l’heure. Après une belle descente faisant perdre 300m d’altitude, j’entame doucement la remontée vers le prochain col, celui de Lestards. À Saint-Yriex-le-Déjalat – alors que moi j’y suis seulement… là ! – il ne me reste plus qu’une centaine de mètres à grimper. Pas grand-chose, presque trop facile, et puis merde, je plonge vers le lit de la Corrèze. Tout est à refaire ; et remerde, même chose quelques kilomètres plus loin avec un autre bras de la rivière. Comique de répétition. Remonter une fois de plus ce que j’ai déjà gravi. Troisième fois. La route est criblée de pommes de pin comme ailleurs sur ce parcours, de branchages tombés au sol à cause des intempéries. Ça y est, je peux maintenant grimper pour de bon sans avoir à retomber. En cumulant, la montée est quand même assez belle, mais l’ascension du Col de Lestards n’est pas si dure. Petite pause en haut pour marquer le coup, et puis la descente, insignifiante. La route est assez monotone depuis ce matin, où j’ai passé mon temps à grimper en forêt sous la pluie en contemplant au loin, dans les trouées du paysage, d’autres sommets encore plus loin. Seules les essences diffèrent : pins où feuillus, mais cela ne change rien. Au moins la nuit dernière je grimpais déjà en forêt, mais l’obscurité avait l’avantage de me cacher ce paysage immuable… m’en laissant entrevoir un autre, celui d’une route de ténèbres pluvieuses. Je m’attaque maintenant au Col des Géants, nom un peu présomptueux car d’où je viens la montée est toute douce : 1 % tranquille ! Trois kilomètres et demi de faux plat, pas de quoi fouetter un chat. Curieux, ce col qui ne demande aucun effort alors que tout le reste du circuit ne cesse de monter et descendre pour un dénivelé exigeant. Pas de panneau pour formaliser le sommet, je passe au suivant, le Col du Bos sur des routes toujours discrètes en forêt, toujours détrempées surtout. Encore un col très court et très facile, avec un profil en légères dents de scie. C’était le dernier, alors je n’ai plus qu’à me laisser glisser jusqu’à Treignac via quelques replats. Une nouvelle bourrasque de grêlons me griffe la peau, la martèle à travers le tissu. Presque une habitude maintenant.

Je traverse le village pour réaliser mon dernier pointage. Honnêtement, avec toute cette flotte, je n’ai pas trouvé beaucoup de charme à ce bourg que je quitte rapidement. Envie d’en finir avec le froid, avec les montées, mais surtout envie d’en finir avec toute cette pluie qui ne m’a quitté qu’une heure ou deux depuis hier. Il me reste une petite trentaine de kilomètres pour rejoindre Uzerche, et les averses se succèdent de plus en plus fortes. Piquantes, pelotes d’aiguilles glacées. Les grêlons me liment le visage, grosse lassitude. Est-ce que ce monde va garder à jamais sa trame liquide ? Est-ce qu’il ne reprendra plus consistance ? Le voir s’assécher, redevenir quelque chose contre lequel s’appuyer au lieu de glisser, est-ce trop demander ? Après Peyrissac, je prends un petit chemin de traverse pour rejoindre Uzerche via Condat-sur-Ganaveix. Une fois engagé, l’idée ne me semble pas si bonne. La pluie battante et le tapis de feuilles mortes rendent la frontière incertaine entre terre et asphalte, puis apparaissent des ruisseaux courant en vaguelettes, traversant le bitume étroit, transhumance fluide. La route semble s’être liquéfiée sous ce ciel crépusculaire. Un milieu d’après-midi qui vaut bien une tombée du jour, qui vaut un tombeau ; un cuissard qui vaut bien une carapace de plomb, gorgé par la flotte. Il ne faut pas compter sur novembre pour avoir pitié des voyageurs. Je ne suis pas à plaindre, en partant je savais la météo hostile même si mon temps libre n’est pas extensible. Dans une poignée de kilomètres tout sera fini. Après une dernière grimpette, revoilà Uzerche, mon phare dans cette tempête de pleine terre. Du temps mais pas l’envie de repasser par le centre-ville pour un peu de tourisme. Je préfère m’échouer directement à la gare en attendant mon train. À l’intérieur, l’air est surchauffé, et pourtant, vite fait je commence à grelotter de plus en plus fort. Pour les autres voyageurs en partance, je dois ressembler à un junkie en manque. Je m’en fous. C’est fini, l’orage de Brassens peut maintenant tourner en boucle dans ma tête, chanson bien dans le thème de ces deux jours, et qui me redonne le sourire. Odysée terminée. Le corps peut se laisser aller au relâchement. Fin du voyage au bout de la pluie… Jusqu’à la prochaine fois !

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