Numéro 9 et le coronavirus

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Je n’ai pas l’habitude de vous parler de mes traîne-couillons, je préfère vous raconter mes odyssées improbables à travers la France, cette France de préférence rurale qu’en d’autres circonstances, quand j’ai du temps devant moi, j’adore sillonner ; mais promis, ça ne va pas être long.

Comment dire ? Crevons l’abcès directement. Je n’aurais pas cru possible qu’aux heures surréalistes de ce début 2020 que nous vivons sous le signe du confinement, un crétin me vole un vélo de plus. Pour cela, je faisais confiance à la fin de l’épidémie ! Il n’était pourtant pas bien beau, Numéro 9 (du nom de la noble lignée des 8 autres qui se sont fait dérober avant lui). Un gris normal, un peu tristoune il faut l’admettre, avec quelques taches de rousseur de-ci de-là, de la rouille diront les mauvaises langues ; des éléments dépareillés pour ne pas attirer la convoitise, un garde-boue arrière bringuebalant parce que cisaillé depuis un moment, le tout donnant un engin ferraillant à réveiller le voisinage à l’ouïe fine, en passant le matin à six heures moins le quart. Bref un vélo ordinaire pour aller travailler. Un truc assez moche au bout de sa vie ; allez, c’est dit !

Malgré tout, je me suis retrouvé franchement con, ce soir glacial de fin mars dans le local à vélos soi-disant sécurisé, s’ouvrant aux quatre vents. Désert parce que tard, et parce que vide de cette France non essentielle retenue chez elle ; désert surtout, Numéro 9 envolé. Aucune trace, ni de lui ni de son antivol, comme s’ils n’avaient jamais existé. Personne. Absence étrange dans cette nuit morte qui semble avoir dévoré ses habitants, et me voilà seul dans ces rues à l’ambiance de fin du Monde. Banalisation, cogitation. La toute-puissance, l’impunité des uns fait l’impuissance, la punition des autres. Ecœuré comme à chaque fois, mais un peu plus sur ce coup-là. J’essaie de rationaliser en me disant : « plus d’un an, c’est déjà pas si mal ». C’est vrai que d’autres ont parfois tenu moins longtemps. Et merde ! On en est là : trouver normal de voler et non de posséder. Dans ma petite ville de banlieue parisienne truffée de caméras pourtant, comme sans doute partout ailleurs dans cette douce France, on en est là. La police à autre chose à foutre que de regarder les enregistrements des mouchards cyclopéens à l’œil noir. Même pas envie d’essayer, parce qu’un vélo volé, qui ça peut préoccuper ? Personne, et je le comprends bien, il y a plus grave ; mais ce soir encore plus qu’un autre, à aligner mes deux pieds lourds l’un devant l’autre, je suis fatigué de rentrer. Fatigué rien qu’à l’idée de devoir rafistoler en urgence un dixième vélo, qui disparaîtra comme tous les autres dans une totale indifférence. Mais quand même, je m’interroge. Quel type de personne faut-il être, quelle part d’humanité faut-il avoir, pour aller voler le moyen de transport de ceux qui actuellement assurent le quotidien des gens confinés, ou prennent soin de la santé des autres ? Et on nous parle à longueur de temps de solidarité, de fraternité… Ouais, bof ! Ce soir j’ai comme un doute. Un gros doute sur la Nature humaine. Ça passera. Fatigué, vous dis-je, et demain on remet ça…

Bon vent Numéro 9. Et comme on ne peut pas demander l’impossible, longue vie… ou pas… à Numéro 10 !

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