Retailler une selle en cuir détendue

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On peut parfois entendre dire qu’une selle en cuir peut accompagner son propriétaire toute une vie, allant de vélo en vélo… mouais, bon, c’est un peu exagéré ! Bien entretenue et même en prenant copieusement l’eau à l’occasion, une selle en cuir durera longtemps, mais sans aucune garantie d’éternité. À un moment donné, l’évidence s’imposera lorsque la vis de tension arrivera en bout de course. Pour pouvoir continuer à s’en servir sans avoir la sensation d’être au creux d’un hamac déglingué, il n’y a pas d’autre choix que de retailler le cuir. Le raccourcir est tout simple dans le principe, un peu plus compliqué dans les faits… mais rien d’insurmontable, voyons ça.

Ici en photo, trois selles Brooks Swift. La première (à gauche) est neuve, celle du milieu est en bon état d’usage, et la dernière a roulé 70000km par tous temps et en toutes saisons. Plusieurs choses sont à remarquer : 1 le cuir s’est matifié, 2 il s’est adapté au fessier de son propriétaire, 3 il s’est progressivement détendu au point d’allonger nettement la selle, 4 sa couleur identique au modèle du milieu a bruni au fil du temps.La vis de tension est donc maintenant en bout de course (en bas sur la photo), ce qui confirme l’allongement du cuir de 3cm ! Pour pouvoir continuer à rouler avec cette selle, il suffit de repositionner les rivets – du croissant ou du bec – 3cm plus près les uns par rapport aux autres.

Ici, bien que le cuir soit crevassé à l’arrière, au voisinage des rivets externes du croissant ; c’est du côté du bec, où les trous de fixation du cuir se sont allongés en boutonnières, qu’il vaut mieux opérer.Pour commencer, il faut ramener la vis de tension au minimum pour pouvoir dégager le mécanisme.

Pour retirer les anciens rivets, il faut les percer bien au centre. Pas forcément facile à déterminer sur de gros rivets martelés qui ne sont pas parfaitement circulaires. Une astuce simple consiste à s’aider d’une rondelle large que l’on positionne soigneusement sur le rivet, pour en entourer le trou au marqueur fin.

Le centre est alors plus évident à déterminer, et il reste à le marquer d’un coup de pointeau.

Faire des avant-trous, puis percer les rivets pas trop gros (5mm sur ces rivets en cuivre) pour éviter de détériorer la coque du nez de selle si le centrage n’a pas été parfait. Une perceuse sur colonne permet de caler facilement le bec bien dans l’axe.La tête des rivets se détache assez facilement à l’issue du perçage, et la queue se disloque sans avoir à trop forcer.La selle est laissée à tremper 24 heures dans de l’eau déminéralisée à température ambiante pour ramollir le cuir dans la zone à raccourcir. Pas d’eau chaude, ça ne sert à rien à part prendre le risque de racornir ou cuire le cuir ; pas d’eau du robinet pour ne pas charger inutilement les fibres du cuir en sels minéraux.

L’eau finit par se teinter des tanins, signe qu’elle a bien pénétré le cuir en profondeur.

Pendant ce temps, on peut se procurer de nouveaux rivets. Chez Brooks, ça se trouve en pièces détachées…

Ceux de la photo sont une réalisation maison, usinés à partir d’une barre de cuivre sur un petit tour de modéliste.

Quand le cuir a bien trempé, le déformer en le recourbant juste devant l’arceau métallique. Impossible d’obtenir un résultat parfait et esthétique pour l’instant… C’est normal, vu qu’il y a du cuir en trop… dont il faudra ensuite se débarrasser, patience ! Maintenir la mise en forme immobile le temps du séchage en profondeur du cuir, ici à l’aide de scotch papier pour le cintrage (pour ne pas être trop agressif pour le cuir mouillé), et d’une pince étau pour que l’extrémité du nez ne soit pas trop écartée.Une fois le cuir totalement sec, on peut faire un essai de remontage pour s’assurer de la qualité de la mise en forme. Il vaut mieux avoir à forcer un peu pour mettre le mécanisme en place plutôt qu’avoir un réglage trop lâche dès le départ. Pour l’instant il y a du cuir en trop, c’est normal.Les trous actuels du cuir peuvent sembler assez près de l’emplacement des futurs rivets. Comme il y a généralement de la place à l’arrière de la coque du nez de selle (flèche verte), autant s’en servir pour éloigner davantage les nouveaux rivets latéraux… d’autant plus qu’ici, comme le cuir s’est agrandi en boutonnière il est localement fragilisé. Ne pas percer gros directement. Maintenir la coque en place soigneusement centrée à l’intérieur du cuir, puis percer (dans la zone de la flèche verte, donc) à petit diamètre pour fixer des vis à tôle provisoires à travers le cuir.La coque bien en place, enlever la vis de tension et la manille pour repercer par l’intérieur l’emplacement du rivet central, puis chanfreiner légèrement le cuir par l’extérieur.Bien enfoncer le rivet qui retrouve sa place d’origine…Le plus délicat est maintenant de bien écraser les rivets, d’abord celui du centre. Pour cela il faut quelques outils :  un bon étau, un gros marteau – ici il fait bien 1,5kg ! – ou une massette, une barre d’acier et un gros chasse-goupille.

Le rivet central n’est pas très compliqué à mettre en place. Sa tête plaquée sur la partie enclume de l’étau, il suffit de marteler – plus ou moins longuement – la tige jusqu’à écrasement évident, par l’intérieur à l’aide du chasse-goupille.

(Les opérations de rivetages sont montées ici avec une couverture de selle vide pour plus de clarté. Attention à bien appuyer la coque du nez de selle contre le cuir pendant toute l’opération de martelage, sinon la tige du rivet risque de se retrouver bloquée dans le trou de la coque en laissant le cuir flotter).

 

Le premier rivet mis, la coque du nez de selle tient déjà bien en place, mais ce n’est pas fini. On peut maintenant retirer les vis latérales provisoires, puis agrandir de l’extérieur les trous au diamètre des tiges de rivets et chanfreiner légèrement le cuir.

 

Marteler les rivets latéraux est cette fois plus compliqué (sans matériel spécifique de pressage) car cette fois on ne peut pas frapper les tiges par l’intérieur. Il faut donc marteler de l’extérieur, directement sur la tête des rivets. La tige en appui sur la barre d’acier bien serrée dans l’étau, va progressivement s’écraser par réaction. C’est plus long, et là aussi il faut – encore plus – rester bien attentif à comprimer la coque du nez de selle contre le cuir pendant toute l’opération de martelage, et cette fois en maintenant le tout contre la tête du rivet… et en faisant bien entendu attention à vos doigts !Un rivet écrasé puis l’autre, on remonte ensuite le mécanisme et met le cuir en tension. D’un point de vue fonctionnel, c’est terminé… mais c’est très moche !Il faut maintenant s’occuper de l’esthétique. On ne peut pas laisser le cuir du nez de selle ainsi, en forme de trompe de vieil éléphant de mer !

À l’aide d’un bon cutter ou d’un scalpel, on découpe le surplus de cuir pour redonner au nez sa forme d’origine. Forcément, sans retailler trop court – pour conserver un maximum de solidité – les anciens trous peuvent se trouver plus ou moins sur la trajectoire du contour souhaité.

Pour masquer cet aspect dentelé, une goutte de Sikaflex 11FC permet un bon camouflage final.

 

Après un léger graissage pour effacer les traces de scotch papier de l’étape de mise en forme du nez, cette selle a rejoint le trio de Brooks Swift, entre la brune patinée et la noire neuve ; pas mal, non ? Il n’y a plus qu’à la remonter… et c’est reparti pour de nombreux milliers de kilomètres !

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